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on n’est jamais absent (8)


 

« C’est le deuil qui nous fait, il prend le temps le deuil,
il est patient avec nous, il n’est pas tendre. »
(Julien Boutonnier, peut(-)être un journal – 334, mardi 9 avril 2013)

 
« On n’est jamais absent ». Il avait dit ça, il avait hurlé ça, et tout le monde avait cru qu’il s’adressait à l’un d’entre nous ce type qui venait d’entrer alors qu’il parlait à son reflet dans la vitre du tramway. Jamais, il ne faudrait plus le dire, il n’aurait pas fallu l’entendre. On est absent ne signifie pas qu’on ne peut pas être présent. On n’est pas absent ne signifie pas qu’on est bel et bien là quoi qu’il arrive. On n’est jamais absent ne signifie pas non plus qu’on est toujours présent (la présence de la négation à côté de jamais – qui devrait appuyer l’absence en la prolongeant dans la durée –, cette double négation, annule en moi toute absence et dans le même temps toute présence). On aurait dit que ce type avait cherché à nous parler d’une non-existence.

Et pourtant, une fois encore, tu es là toi tandis que j’erre dans cet endroit que je ne connais pas, au hasard : comme ton prénom, haras a son r en son centre. Tout est même en place pour ton non retour, ta présence en moi faisant illusion. Autour de moi, derrière les manèges et les carrières, se dressent des milliers d’arbres. Toi, tu avais élu un de leurs cousins, tu avais choisi ta sortie, ta branche : quel arbre était-ce déjà ? Je n’ai pas pensé à poser la question à ce moment-là.

Aujourd’hui tu ne te balances plus à la branche de l’un de ceux-là, tu ne me regardes pas marcher, tu ne vois pas que je fais tout pour ne pas m’asseoir, tu ne sais pas qu’il me faut rester en mouvement, tu ne devines pas que je n’ai qu’une envie maintenant : te foutre à la porte de mon obsession. Ça fait longtemps que c’est fini pourtant mais ça ne finit jamais.

Je me souviens de ton cou avant le coup de fil, avant le coup de sang tandis que devant moi, dix ans plus tard, quelqu’un remet un licou à un enfant. Le licou est relié à une longe, à une corde, simple corde, avec laquelle il va apprendre à faire des nœuds, pas coulants les nœuds (mais le tien, si, et celui dans mon ventre, que noue-t-il, avec qui renoue-t-il ?). Et toi, avais-tu choisi une longe ? Non, trop courte.

Ça sent le foin, la boue, le crottin, le cuir, la transpiration. Des box, dont la partie supérieure a été ouverte, dépassent quelques têtes. Ça se chamaille, ça se draguouille entre moniteurs. Ici tout me ramène vers toi. Les canassons, surtout les canassons. (Tu n’aurais pas aimé m’entendre employer ce terme, tu n’aurais pas aimé me savoir là non plus. Peut-être.)

La première fois tu avais cherché la baston, direct, cash, tu voulais te mesurer à moi qui venais me présenter à toi et qui étais impressionné par tes mains pleines de cambouis. Oui tu m’impressionnais et tu le savais, tu avais l’air si sûr de toi : démarche, regard, tout n’était que détermination, et tu aimais ça, les joutes, la compétition. Moi c’était ta sœur que j’aimais : « Protège-la c’est ton boulot et fais-la rire », disais-tu en me donnant un coup de poing sur l’épaule, pas méchant le coup, juste un avertissement. Puis tu t’es rapproché, ça s’est fait plus tard, une nuit, à cause de cette force qui se dégageait de toi et que tu retournais contre toi, à cause de ta force qui n’en était pas vraiment une : elle s’appelait inconsolable, ta peine d’orphelin. Je t’ai serré contre moi, en frère, et on a parlé longtemps, poches vides. Mais un jour même tes chevaux n’ont rien pu faire pour toi : tu as coupé le fil, tu en as noué un autre. Plus personne pour te retenir. Une fois oui, une fois sauvé, la troisième, non.

Tu n’es jamais absent. Parfois c’est l’inverse, tu l’es trop, comme aujourd’hui où je voudrais que tu déguerpisses de moi, de ma mémoire, de mes cauchemars, que tu arrêtes d’apparaître dans le corps d’un autre. Quand je te fais faire irruption en moi ça me rend dingue. Ma culpabilité je voudrais te la faire bouffer des fois. Un jour, je finirai bien par te supprimer.

Jamais. Déjà avant je n’aimais pas ce mot-là.
Avant quoi ?
Tu sais bien avant quoi.

Huitième et dernier volet de cette mini-série consacrée à la présence/absence
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_la photo a été prise à Vincennes en mai 2013
 
_une première version de ce texte a été publiée en septembre 2013 sur peut-être, le blog de Julien Boutonnier, sous le titre Suppr.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 3 novembre 2014