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on n’est jamais absent (5)


 

« Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons été jadis en rentrant dans telle maison, dans tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinage fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-mêmes qu’il vaut mieux les trouver. C’est à quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue que suit une bonne nuit. Celles là, pour nous faire descendre dans les galeries les plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de la veille, aucune lueur de mémoire n’éclairent plus le monologue intérieur, si tant est que lui-même n’y cesse pas, retournent si bien le sol et le tuf de notre corps qu’elles nous font retrouver, là où nos muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n’y a pas besoin de voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a couvert la terre n’est plus sur elle, mais en dessous, l’excursion ne suffit pas pour visiter le ville morte, les fouilles sont nécessaires. » (Marcel Proust, Le côté de Guermantes)

 
 
Je ne pensais pas le revoir un jour. Et quand bien même j’aurais été assez fou pour partir à sa recherche je n’aurais jamais envisagé de traverser les Pyrénées, surtout pas ces montagnes-là, lui qui n’était même pas d’ici, pas né dans cette ville (une autre ville en B d’accord mais Brescia n’est pas Barcelone et l’Italie n’est pas l’Espagne), lui qui de toute sa vie n’avait traversé qu’une seule chaîne de montagnes, les Alpes, pour aller s’installer dans le pays de Sochaux-Montbéliard et ne jamais le quitter, jusqu’à sa mort. Parce qu’il était mort. On m’avait dit qu’il était mort, ils m’avaient dit ça – mais son corps mort, ils ne me l’avaient pas montré – et puis on avait tous tellement pleuré, ça ne pouvait pas être de la comédie.
Je ne pensais pas qu’un jour je me placerais à nouveau derrière ce mystère que j’avais tant aimé, à quelques pas de la Plaça Sant Jaume qu’il n’aura jamais foulée, que je me tiendrais trente années de moins dans sa langue rentrée et perdue pour nous tous, que je n’aurais plus bâton dans la main ni appareil photo plastique avec images dessinées toujours les mêmes qui défilaient mais un de ces outils numériques avec lesquels regarder de plus en plus le monde de biais plutôt que de l’accepter tel quel, jusqu’à en perdre l’équilibre, épiant les reflets et faisant ensuite des ricochets avec mes virgules sur l’écran, préférant souvent ces artifices alors qu’ils creusent un fossé toujours plus grand entre le dialogue avec les autres en soi et celui qui devrait me relier à ce qu’on appelle le monde ou tout simplement les autres.
Je ne pensais pas me retrouver dans la position de mes douze ans, quelques mois avant le chagrin, je ne pensais pas redevenir celui qui aimait tant le suivre les jours de belote ou de pétanque, lui ne se déplaçant jamais sans sa canne de marche sculptée et pyrogravée (avant cela, il avait sans doute fallu attendre la fin d’une sieste interminable et patienter dans la chambre d’à côté jusqu’à ce que ces tonare qui l’aidaient à se tenir dans le jour vinssent traverser porte et murs) et moi derrière, branche folle à la main, qui traçais des mondes circulaires pour mieux m’en éjecter, pieds joints. Je ne pensais pas que s’écouleraient au cœur de cette ville étrangère de minces filets d’enfance, de lui à moi, et que nous regarderions ensemble des dizaines de bavoirs brodés suspendus (et autant de prénoms d’enfants pas encore nés), retenus par des pinces à linge, derrière une vitrine. Je ne pensais pas le retrouver là dans son imper élastiqué à la taille, celui des demi-saisons, la casquette (la gâpette il disait) vissée sur sa tête, ses cheveux blancs, toujours bien dégagés sur la nuque et derrière les oreilles, les mains dans les poches.
Je me suis tenu derrière lui, pas longtemps, lui me tournant le dos, cent ans il aurait cette année, et face à lui des bavoirs d’un autre temps (j’avais peut-être porté les mêmes, eux m’avaient-ils porté ?). Je me suis tenu derrière lui, pas longtemps, juste le temps de garder cette image de lui perdue, moi qui ne marchais pas dans ses pas quand il est tombé dans la rue une journée brûlante d’août, jour de l’Assomption, jour férié où l’on célèbre le prénom qu’il aura donné à sa fille, ma mère qui en cette fin d’après-midi attendait avec impatience que se termine la fête foraine qui avait lieu chaque année sur la Place, juste derrière les thuyas.
Je ne pensais pas que mon errance m’amènerait à croiser cette illusion ni que se reflèterait le temps d’un cliché mon visage sur la vitre. Alors j’ai gommé celui qui s’était fait piéger par l’appareil, j’ai effacé celui que la fièvre égarait pour ne garder que l’image de celui qui était parti vivre à Barcelone, le temps d’une boucle pas même entière dans les rues inconnues, le temps d’une réflexion.


_la photo a été prise à Barcelone et retouchée à Montreuil en février 2013
 
_ce texte a été publié une première fois le 1er mars 2013 sur paumée, le blog de Brigitte Célérier, sous le titre Reflets de Sant Jaume
 
_les prochains vases communicants auront lieu le vendredi 7 juin : j’accueillerai ici même Sabine Huynh tandis qu’elle me recevra sur son site presque dire
 
_suite à sa série L’EdKDaBdM et à mes quatre premiers textes de la mini-série on n’est jamais absent, Isabelle Pariente-Butterlin, début mai 2013, a publié sur son site (rubrique Composite numérique) quatre grilles de lecture philosophiques et éclairantes ; si je renouvelle ici remerciements et gratitude, je vous invite surtout à lui rendre visite

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le samedi 25 mai 2013