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on n’est jamais absent (2)

 
 

On n’est jamais absent, avait dit le type à son reflet dans le tramway. Et si c’était l’inverse que j’avais entendu ?

Ici, écrivant, où suis-je présent ? Pour qui suis-je présent ? Pour qui suis-je absent ? Lequel de nous manque ? Quel absent, quelle absente, quelle absence ? Quelle partie de nous s’absente, s’efface, se fait oublier ou surprendre ?

Peut-être n’est-on jamais qu’absent. Peut-être n’est-on jamais à l’endroit où l’on pensait être. Peut-être n’est-on jamais à l’endroit où l’autre croyait nous trouver.

Tandis que vous lisez ces phrases et que vous vous promenez là où j’ai déambulé, vous devinez des présences (la mienne, les personnes hors cadre, vous dans ces lieux ou ailleurs au même moment) et mon absence aussi.

Je ne suis pas là, pas là pour vous accueillir tandis que vous recevez ces mots. Mes mots, oui, mes mots sont bien là : ceux que j’écris dans la nuit, écran allumé, fenêtres ouvertes, tandis que vous êtes peut-être quelque part derrière l’écran, devant un autre écran, ou dans la nuit, la nuit de votre journée, la nuit de votre fatigue, mais moi non : je ne suis plus là, plus à cet endroit, celui des photos, ni à cet autre, devant le bureau sur lequel est posé l’ordinateur.

Quand j’abandonnerai ces mêmes mots, ils ne m’appartiendront plus, ils ne seront plus à moi, plus en moi. Ils seront en vous, ils vous appartiendront. Vous en ferez peut-être quelque chose ou rien, vous ferez bien comme vous voudrez. Je ne serai pas là pour voir comment ils entreront, resteront ou sortiront de vous. Comme vous n’êtes pas là au moment où je les pose.

Et pourtant, tout n’est que présence. Les lumières artificielles, les êtres vivants, les musiques qui passent ou ressurgissent, la voix d’un poète, le souffle de l’ordinateur, le tac-tac-tac du radiateur, les absents qui continuent à nous accompagner, Maryse Hache, J.-B. Pontalis, Marin Marais, le frère des chevaux, les lieux fréquentés, l’avenue de France, les halls d’immeubles, la BNF illuminée, le MK2 dans le dos, le film qui va commencer, qui a commencé, qui est terminé, l’heure qui tourne, les formes floues qu’on aime pour le mouvement que ça fait dans nos yeux la nuit, nos déchirures, nos impatiences, notre attente, la joie d’avoir pu se trouver à cet endroit, l’étonnement d’être encore en vie, la ville qui change d’habits, de lunettes, d’amants, le vent d’hiver dans les quelques arbres plantés, dans les yeux rougis, l’histoire manquée des lieux, les trains qui passent tandis que quelqu’un dans un tunnel se met à crier très fort, les feux de signalisation qui nous permettent de fixer les profils des automobilistes, les livres derrière la vitre, les archives, les souffleries, les issues de secours, les bureaux ouverts sur l’océan du web, les heures supplémentaires, la pensée pensante et la pensée rêvante, Pontalis encore, et ses fenêtres.


_pour Christine Genin
 
_photos prises devant la BNF François-Mitterrand le 7 janvier 2013

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 18 janvier 2013