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retour à Lisbonne par les carnets 1/2

un voyage (25-31 décembre 2004)

samedi 25 décembre 2004

Il est trop tôt pour décider de quoi que ce soit ou se poser des questions : il ne fait pas encore jour. Et puis les réservations sont là pour ça, ne pas s’inquiéter davantage, elles rassurent. Il suffit de se laisser faire : un œil sur les billets, un autre sur le panneau d’affichage. Pour le reste, il y aura toujours quelqu’un qui fera les choses de manière robotisée ou appliquée, consciencieuse ou désinvolte, quelqu’un qui s’en occupera sans que, la plupart du temps, nous nous en rendions compte : ce qu’il faut d’efforts – de ces quelques-uns qui doivent rester dans l’ombre – pour satisfaire ces quelques autres qui ont notamment payé pour ne pas se poser de questions inutiles.

Jour de Noël, donc. Le réveil a sonné à cinq heures. Températures très douces pour la saison. En regardant par la fenêtre de la cuisine, j’ai vu de la lumière en face, dans plusieurs appartements. Il y a des réveillons qui ne se termineront jamais. Ou bien des lève-tôt ? Des insomniaques ? Des gens qui travaillent le jour de Noël ? Ou qui auraient oublié d’éteindre ? Qui n’éteindraient jamais la lumière pendant leur sommeil ? Des cambrioleurs ? Des enfants qui se seraient précipités au pied du sapin bien avant l’aube ? Des enfants que nous ne sommes plus, nous, dans ce train rempli d’adultes, de personnes seules. Des enfants que je n’ai pas, ni dans le train, ni ailleurs. Et un réveillon que cette année, en raison de ce voyage, j’aurai évité.

La pluie fouettée par le vent et la vitesse vient heurter les vitres du train. C’est un bruit qui me rassure. Tandis que j’écris dans mon carnet, les autres passagers ont fermé leurs yeux. Ils repensent peut-être à leur réveillon, aux enfants surexcités (peur et joie venant supplanter l’attente si longue), à ce qui a été déballé (cadeaux et vieilles histoires de famille – chaque année, se buter aux mêmes mots, gestes, reproches, rengaines, et celui-ci qui n’a pas changé, et celui-là qui ne changera jamais, et cette autre qui ferait mieux de changer de compagne, de mari, de boulot, d’appartement, de traitement, de couleur de cheveux), à ce qui a été ingurgité (ripailles et vins), aux poussées de fièvre, aux mots qui ont dépassé la pensée, à ce qui a été ravalé, ce qu’on avait sur le cœur. Ils repensent à ça, peut-être. Ou c’est moi qui le fais pour eux ? Ou c’est moi qui anticipe, exagère, fouille dans l’amer ? Ou alors peut-être ne pensent-ils à rien. Ou encore : pensent-ils aux vacances qui se rapprochent ou à leur boulot dans deux jours déjà (« Heureusement Noël tombe un samedi cette année », entendais-je hier à droite tandis qu’à gauche quelqu’un répondait « Il ne travaille jamais le samedi alors ça ne change rien »).

Je pense à ce qu’ils peuvent penser, ces gens dans le train. Parce qu’ils ont fermé les yeux, qu’on est le jour de Noël et que pour moi, cette année, le 24 décembre était aux adieux et aux préparatifs, qu’en moi luttaient tout un trop plein d’émotions (tandis que je venais de remiser mes sandales de libraire et celles d’Empédocle tout en remerciant mes collègues des six années passées en leur compagnie) et cette douce évocation : le voyage qui se rapprochait (sacs à remplir, liste sur la table du salon (ne rien oublier, rayer ce qui a été fait), repas rapidement avalé (économie de temps et vaisselle), quelques réponses rapides à des messages électroniques reçus dans la journée, se coucher pas trop tard et tenter de dormir).

Et maintenant, le train, les voyageurs et leurs yeux fermés, les lumières jaunes à travers la vitre, le jour qui n’est toujours pas levé. On ralentit, dirait-on. Un homme va monter. Il sera saoul et au début il me fera rire. Il aura perdu tous repères (temps, espace). Il descendra à la gare suivante encore un peu plus perdu et inquiet. De toute évidence il lui faudra éviter Paris : il n’a pas envie de se faire tuer. Il me demandera pourquoi je vais à Paris, ira même jusqu’à supposer qu’il me tuerait, me posera cette question sans y croire vraiment, comme un enfant qui a peur, comme un enfant qui voudrait connaître la réponse à cette question qu’il s’est posée tant de fois. Je lui répondrai qu’il ne faut pas penser à ça, qu’il ne doit pas avoir peur, que tout va bien se passer : On ne meurt qu’une fois et parfois ça nous mine, ça nous fait flipper, mais ça va aller, vous verrez, demain vous en rirez.
 

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J’entre dans la capitale portugaise – c’est jour de Feliz Natal et il y a peu de monde dans les rues illuminées – tandis que la nuit vient. Je suis surpris par la température et les ondées sont plutôt agréables. Je passe à l’hôtel et ressors immédiatement.
La ville est tout en collines, en escaliers. Les pavés sur les trottoirs sont plus petits que ceux sur la chaussée. Sur les façades des immeubles, impossible de ne pas voir les azulejos.
De ma première impression de Lisbonne je garde ce mélange détonnant de maisons en ruine et modernes, en cours de réfection ou abandonnées et le sentiment d’une ville qui ne se presserait pas trop d’aller se jeter dans la gueule du vingt-et-unième siècle.
Le Tage ici est large et fait illusion avant de se jeter dans l’océan – port naturel oblige. Je ressens la présence très nette d’une puissance récente, de la monarchie. Les places sont grandes et carrées, le port ouvert, les palais et les statues nombreux. Ici je pense aux navigateurs, aux découvreurs, à ceux qui livraient bataille très loin en mer et cherchaient de nouvelles routes, des terres, des épices et de l’or, pour ceux-là – ceux du pouvoir – qui, restés à terre, prenaient les décisions et, de leurs fauteuils, désiraient gouverner le monde. Dans la grande guerre au pouvoir, on l’oublie trop souvent ce pays et pourtant il suffit de marcher dans Lisbonne pour se rendre compte que le Portugal lui aussi a eu son mot à dire.
 
 
 
 

dimanche 26 décembre 2004

En 1755 la moitié de la ville de Lisbonne disparaît après un terrible tremblement de terre. On le sait depuis que Voltaire en a fait l’une des étapes de son Candide. La moitié d’une ville qui disparaît. Difficile d’imaginer le drame. Et pourtant. Les images en boucle du tremblement de terre suivi du tsunami dans l’océan Indien que je viens de voir sur les écrans de télévision montrent à quoi une catastrophe pareille pouvait bien ressembler : des dizaines de milliers de corps qu’on entasse dans des fosses communes, autant d’autres qui les rejoindront demain, autant d’hommes et de femmes, leurs enfants souvent morts ou malades, assoiffés, affamés, sans secours ni médicaments, sans eau potable, sans toit ni habits propres, entassés dans des camps de fortune. Voilà à quoi ressemble une catastrophe quand on la filme en couleur, en numérique : à une minable superproduction dans laquelle meurent des dizaines de milliers de personnes en quelques minutes.
 

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Après avoir vu ces images pendant plus d’une demi-heure, il est assez difficile de dire depuis l’autre rive à quoi ressemble Lisbonne deux cent cinquante ans après le tremblement de terre. À cette ville blanche dont on nous parle ? Même avec le soleil de midi, qui n’est pas la couleur la plus romantique mais la plus crue, la ville est belle. Proche, étendue, mais à moitié offerte. Cette vue est à quinze minutes de ferry, là où des pâtisseries de toutes les couleurs, tailles et saveurs nous sont offertes, et pas qu’à moitié, et pourraient me faire oublier notre finitude (il suffirait pourtant d’une seule vague de vingt mètres de haut pour calmer mes ardeurs, il suffirait de penser que je pourrais moi aussi mourir dans la seconde, écrabouillé, noyé, déchiré, aplati, carbonisé).

 

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Je passe d’un quartier à l’autre sans me soucier du balisage, d’une rue à l’autre sans même savoir que je vais changer de quartier. Je le remarque pourtant assez vite. Parfois, c’est même assez brutal – foule et taxis puis linge aux fenêtres et engueulades. Et pourtant malgré les différences, partout je reconnais les mêmes odeurs, celles du poisson grillé, de la friture, de l’huile de friture (morue, daurade).
Ici j’oublie les fêtes de Noël même si l’événement et omniprésent. Disons que je ne me sens pas concerné. Je les vis comme si elles étaient des fêtes exotiques dont je ne chercherais pas à connaître la signification. Je ne les fuis pas, je les ignore. Et puis il fait trop doux pour me replonger dans cette période dépressive. Un écart suffit parfois, un pas de côté, et l’humeur en est changée. Ce contraste est saisissant. Je ne demandais pas mieux.
 
 
 
 

lundi 27 décembre 2004

Vient le moment où se pointent les figures de Pessoa. Omniprésent, assis à la terrasse du café A Brasileira, son visage reproduit sur des cartes postales, dans les vitrines des librairies, il est devenu un produit commercial. Et pourtant, ce qu’il a écrit ici est si fort et touchant – sa solitude, son emprise, son rejet – qu’il m’est difficile de l’ignorer, de faire comme si je n’avais jamais rien lu de lui et ses hétéronymes.
 

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Je crois que nous avons beaucoup à apprendre des rues qui gardent le parfum et l’empreinte de ceux qui nous ont précédés et qui les ont quittées depuis – et leur mélancolie, nostalgie, brutalité, modestie, sentimentalisme, savoir-faire, orgueil, romantisme, dépression, opiniâtreté, ambition, débrouillardise, démission, générosité, peur, abandon, amour, trahison, labeur, dignité, cœur, âme, corps, sueur. Cette empreinte, nous ne la repérerions pas immédiatement ; elle pourrait également changer de place.
 

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Comme il faudrait pouvoir oublier – mais comment ne pas y penser ? – Kafka quand nous marchons dans Prague, à Lisbonne, pour bien faire, il faudrait parvenir à se défaire de la figure de ce grand poète dont le nom signifie « Personne », celui qui affirmait n’être rien et qui aujourd’hui encore représente beaucoup d’entre nous.
 

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écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 30 décembre 2014