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on n’est jamais absent

 
 
 
 
 
J’ignorais que le dernier tronçon de la ligne du T3a avait été ouvert mi-décembre. C’est par hasard, à la pause déjeuner que j’ai appris ça. Comme j’avais rendez-vous près de la BNF François-Mitterrand, plutôt que de monter dans la 4, à la Porte d’Orléans j’ai pris le tramway et vingt minutes après je remontais à pied l’avenue de France depuis les maréchaux. Je ne savais pas non plus que je disposerais d’autant de temps, que j’avais une demi-heure devant moi avant le rendez-vous. Et puis je ne pensais pas trouver ce quartier à ce point changé, si beau à cette heure, un lundi (la dernière fois, je n’avais pas fait attention, je venais du centre de Paris, j’étais pressé, je n’avais pas levé les yeux) sinon j’aurais pris avec moi un appareil photo de meilleure qualité (je n’avais que celui du téléphone portable). Je n’aurais jamais imaginé que de ne plus être sous la ville me déstabiliserait à ce point, dans le tram déjà.

Quand je suis descendu du tram, j’ai joué au derviche tourneur. Je regarde peu la Petite Couronne depuis ce coin de Paris, je m’y arrête rarement. En général, c’est depuis le périph que ça se passe ou dans la ligne 6 qui est aérienne à cet endroit. Et comme les fumées des usines d’Ivry occupent son homme, même la nuit, je marchais n’importe où, en reculant, et me déplaçais en crabe, à la Tati, au milieu de la large avenue parfois. Alors qu’il n’y avait presque personne sur la route, quelques bus, une ou deux motos et des gens qui couraient, je prenais des photos et je pensais à Tardi. C’était nul de penser à lui à ce moment-là, je me disais c’est stéréotypé de penser à Tardi dans ce quartier qui ne ressemblait plus à celui qu’il avait tant foulé et décrit mais j’étais bien.

Il y a toujours autant de grues et de barrières dans le quartier mais les immeubles des bureaux jamais éteints ont poussé. On croirait revenir dans le petit bois qu’on a connu enfant sauf que maintenant le bois est une forêt, sauf qu’il n’y a pas beaucoup d’arbres ici. Des bureaux, beaucoup de bureaux, surtout des banques, des assurances, des entreprises aux initiales inconnues mais qui ont l’air très importantes, des grands groupes capitalistes et des bars un peu branchés, souvent franchisés, sans oublier les restos aux noms ridicules comme prêt-à-manger (sans déconner, on trouvera bientôt des prêt-à-digérer et même des prêt-à-chier aussi, vous verrez). Ça m’a fait rire mais jaune et puis j’ai fait demi-tour parce que je me suis rendu compte que les entreprises avaient toutes des halls spectaculaires, déjà désuets mais photogéniques je dirais. Une prochaine fois, je ferai une série de photos rien que sur ces halls (à moins que les vigiles qui me regardaient bizarrement et que je regardais bizarrement ne m’en empêchent).

C’était l’heure aussi. L’heure qui maquillait ça. Le jour déjà tombé mais la nuit pas encore épaisse. Un peu de transparence encore, une lumière légèrement filtrée, imperceptible mais qui mêlée aux éclairages artificiels, aux phares et aux feux de signalisation, avait rouvert les yeux de l’enfant et fermé ceux de l’autre peau : celui qui venait de sortir d’un open space, comme ça, d’un clic.

On n’est jamais absent, avait dit ce type dans le tramway. Je me répétais sa phrase tandis qu’il riait avec n’importe qui. On était debout, serrés comme dans le métro, je me répétais On n’est jamais absent et aujourd’hui je me demande si absent prenait un s dans sa bouche. J’avais cette phrase en tête, dans la bouche et l’oreille alors que les yeux regardaient à travers la vitre les immeubles, la circulation, Paris depuis la Petite ceinture, et je me demandais si un jour je parviendrais à ne plus jamais être absent sous la ville aussi.


_photos prises avenue de France le 7 janvier 2013

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 9 janvier 2013