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trace, écart & carte

 

 
Comme ils auraient mis une majuscule au début d’une phrase, nos corps ont scanné leur carte vitale avant de l’imprimer puis ils l’ont versifiée avec des restes d’enfance (on aurait dit qu’ils étaient en train de barbouiller leur professeur de géolocalisation) mais avec des mots adultes (vous êtes ici) en raturant certaines parties. On n’imagine pas nos vies sans bavures ni mots rayés sur la carte, ils ont dit.

Nos corps ont tenté d’y retrouver leurs frontières, leur luttes, leurs guerres intestines mais la mémoire oublie souvent d’escarper les côtes et de gravir les collines, la mémoire a oublié où ils s’étaient baignés, là où ils s’ébouriffaient les cheveux, la mémoire ne sait plus où s’isoler. Alors, comme les frontières n’étaient déjà plus si nettes au bout de trois ou de quatre passages et comme le pays est rapidement devenu une zone occupée, nos corps ont jeté la mine de leur crayon sur le pays dans lequel ils avaient trop longtemps vécu.

Ils n’ont pas enregistré ce fichier sur leur bureau en teck.

Nos corps ont tracé une nouvelle carte pour savoir dans quel quartier de l’orange ils s’épluchaient aujourd’hui, dans quel autre ils pourraient pourrir. Ils ont fait cet écart pour éviter de pourrir dans leur propre orange. Puis ils ont dessiné en mots (des balises en réalité) des attitudes, des choses qui ne se disent plus, des comportements contradictoires afin de connaître les différents lieux où soigner leur dédoublement : est-ce que le simple fait de se poser la question du vieillissement nous ferait vieillir ? Le temps qu’a duré la question (là où nos corps s’abîment) le temps, lui, ne les a pas attendus. Au mieux il les a rattrapés, au pire il les a rattrapés.

Nouvel essai lors duquel nos corps ont cherché à utiliser de nouveaux outils, des mots simples, les mots de ceux qui apprennent à écrire, et des abréviations, pas de phrases complètes en tout cas. Juste une liste de mots clés et solides, comme un tatouage dans le dos, jusqu’à ce que s’impose celui-là qui depuis longtemps déjà avait commencé à s’écrire tout seul et dont les trois premières lettres avaient été grignotées.

Nos corps n’ont rien sauvegardé, ils ont ouvert une nouvelle page pour retarder le moment où ils seraient engloutis. Alors ils ont coloré les bordures et bariolé certaines régions. Et ils ont écrit au cœur du dessin que souvent leurs jours étaient un combat sur la nuit. Ils ont ensuite noirci les contours, ils ont accentué les creux, ils ont arrondi les bosses et ils ont posé un livre blanc au milieu de la page.

Nos corps ont dessiné une carte au centre de laquelle un livre blanc a bu l’encre avant de disparaître.
 


Ce texte a été publié une première fois sur le blog de Céline Renoux, La fille des astres, lors des vases communicants en septembre 2011.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 1er novembre 2011