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défigure


 
« Toujours étonné(s) que le désir soit à ce point fixé dans le visage », nos corps se fraient un chemin dans la fourmilière, vont d’une salle à l’autre en tournant sur eux-mêmes et si parfois entre deux portes ils prennent la pose, jamais personne ne s’en souviendra. À les voir suer ainsi on les croirait furieux, chargés à bloc, menacés d’excommunication, mordus par le dessous des cadres ou prêts à en découdre avec tout ce qui pourrait ressembler à une cicatrice. Mais on ne sait rien, on ne veut pas savoir, on pousserait les murs plutôt que de rechercher avec eux cette case qu’ils ont perdue dans le corridor, là où ils étaient pourtant certains d’avoir remisé le regard du boxeur de Bonnard : on n’est pas là pour plaisanter font leurs vagues lèvres, faut que ça cogne. Et puis un corps vivant ça se mérite maintenant que dans l’aile orientale on les enterre par paquets. On s’en fout, les morts ça se relève toujours, entendent-ils. Bullshit ! Et puis, je ne suis pas élastique. Des mots qui résonnent longtemps dans les escaliers de pierre.

Passée la première heure à défaire les plinthes, nos corps s’assemblent et se noient d’eux-mêmes désormais sans un cri plus haut que l’autre, carnet à la main, face à ces dizaines de paires d’yeux qui continuent de regarder fixement leur jour fini depuis longtemps. Un étrange ballet se forme : des femmes nues assises sur le rebord d’une baignoire se mettent à changer les draps de suppliciés tandis que mélancolie, hystérie, folie et violence sont aspirées, balancées aux encombrants. Il faut faire place à l’hygiène de la vision.

D’autres corps que nos corps, tous habillés de raide, de chagrin, des qui se rueraient dans l’éternité comme ça, en coup de vent et par rafales, s’enfoulent inaperçus cette fois. Nos corps les regardent passer, les laissent grimper grimper grimper, suivent cette déambulation tachetée, plutôt grise et jaune, rarement rouge. Une fois le silence arraché, ils se repeignent : la fatigue que ça doit être de toujours tout recommencer et pourtant dans leurs prunelles rien ne transparaît, pas de lassitude non plus, port de tête impeccable, comme fiers d’avoir été saisis. Mais tout de même, quand le noir de la nuit s’installe quel repos pour eux, tout ce calme revenu.


La citation est extraite du Mausolée des amants d’Hervé Guibert.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 17 mars 2011