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la boucle


 
Nos corps vivent sur une île en ville, ne connaissent pas l’ennui et se couchent tard. Ils ont des amis, nombreux, insouciants souvent – l’état premier n’est pas de rigueur –, des rêves d’immortalité, des désirs de postérité, des refuges artificiels, des paradis en hiver. Ils se rencontrent dans les cafés, s’installent ensemble, ne se quittent plus, déménagent tous les deux ans et demi, font le tour de la boucle, s’étudient, s’achèvent, s’écourtent et adoptent des chats. Ils ont soudain l’âge d’avoir un enfant de dix ans au moins mais ils préfèrent voir grandir les enfants des autres, s’enferment dans leur bureau sous les toits, écrivent des histoires d’amour impossibles et de trahisons où les enfants sont absents ou bien abandonnés et les adultes des menteurs, des attentistes. Ils font rarement l’amour. Quand ils braquent des banques, ils échouent. Ils sont rarement aimés par la bonne personne.

Une voix poursuit nos corps toute la journée et vient les hanter jusque chez eux. Va-t’en, va-t’en maintenant. Ils se confient, s’effraient, se consultent, fuient, s’auscultent, se cognent la tête contre les murs et se conseillent de manger moins de viande. Par manque de place et de lumière, la nuit ils se lèvent et fument dans le canapé en regardant leur escalier et finissent par s’endormir sur une chaise. Quand ils se réveillent, ils choisissent l’heure du feu d’artifice pour scier la branche sur laquelle ils étaient assis depuis une décennie au moins.

La séparation est une décharge, disent-ils, quelque chose d’électrique, pas si nette qu’une coupure, plutôt comme si certains fusibles sautaient mais pas tous, pas la boîte entière, quelques fusibles seulement, les plus importants, ceux qui sont reliés au chauffage peut-être, ou bien aux prises, ce qui prend, là où se font tous les branchements. Se séparer serait ça peut-être, ne plus avoir la possibilité de faire les branchements dans la maison ; il resterait quelques ampoules pour voir les affaires volées aux quatre coins de la carrée parce que la colère doit être montrée maintenant que les dés sont jetés et les cartons qu’ils se sont mis à empiler, des cartons criblés du noir du feutre, avec sur chaque côté ce qu’ils contiennent.

Ainsi nos corps se la bouclent-ils avec du gros scotch de couleur marron.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 21 décembre 2010