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chemins


 

Pour Alain Bashung et Rodolphe Burger

 
 
Chercher dans les plis de ses dyslexies un semblant de couleur et ne garder que le flou, marcher sur des aïeux de pacotille, malaxer l’hiver pour essayer de régner en absent, garder la fièvre sur le bout de la langue, écrire dans les interstices (non, saigner du front n’est pas une signature), arracher respiration après respiration le son qui rend sa présence moins éphémère, chercher par où ça entre chez l’autre, longer la rivière et sauter dans la phrase, tenter d’extraire ce qui reste de soi dans l’autre quand on a changé de corps, ne pas trembler quand le cœur frappe trois coups puis rien (non, se casser la clavicule n’est pas un déboîtement), ne plus se crisper au moindre hoquet, déchirer toutes les couvertures tirées à part, oublier tous ces nom et prénom associés qui ne sont pas ceux de ses parents ni de ses enfants, relever dans l’annuaire ceux qui n’ont pas de voyelles, lécher l’adverbe jusqu’à l’os, permettre aux mots de passer d’une étagère à l’autre (non, s’écorcher le téton n’est pas le titre d’une chanson), se faire tondre la barbe par des animaux ivres, ne plus se cogner le petit orteil dans les pieds de la table de la cuisine, rêver de déchirer son enveloppe avant de la déposer dans une boîte aux lettres, s’arracher de là sans piétiner le déjà vu, mendier aux fourmis des restes de syntaxe (non, rouler dans la marge à gauche n’est pas sniffer la bande d’arrêt d’urgence), cavaler loin des points de croix et des madeleines de Proust, rendre le réel un peu plus supportable, creuser la terre des autres et laisser parler ce qui remonte à la surface, se plier en quatre dans un texte justifié à droite, rectifier l’assaisonnement de celui qui s’adresse acide, remettre à la verticale ce qui tombe après chaque point d’interrogation (non, je ne ferai pas ami-ami avec toi), arrêter de croire que sa propre langue a des reflets bleus, nommer les corps pluriels par ordre d’apparition, se souvenir d’écrire ce qui doit être oublié, refaire dix fois de suite le même trajet pour voir si le compte est bon, arracher l’heure des premières rencontres, mordre la plume – oreille en embuscade, rincer les restes de jeu hors des parenthèses (non, je ne perce pas la langue, sans douleur).

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 24 décembre 2010