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kwakizbak #11


 
 
Kwakizbak est né de vieux os troués, la plus petite activité l’endommage et la moindre remontrance le fait rouler en boule sous la table. Je ne peux pourtant pas tout assumer. Mais je sais d’avance qu’il ne voudra rien entendre – de cette adoption qu’il m’impose, de son appétit d’ogre qui plombe mes économies, de son goût pour les call-girls : débrouille-toi, me répondra-t-il, c’est toi le mortel, pas moi. Néanmoins, il m’arrive de m’ouvrir à lui qui soudain grimace ou arrête de respirer de longues minutes. Comment faire ? J’ai beau connaître ses simagrées par cœur, je suis faible et Kwakizbak a tant le vent en poupe qu’il s’amusera longtemps de la panique à bord et, en spécialiste du sabordage de l’œuvre collective, il se moquera ouvertement du bruit que font les vagues, du coquillage qui lui susurre à l’oreille d’être un peu plus docile.

Hier soir, à peine avais-je franchi le seuil de l’appartement que Kwakizbak m’a annoncé qu’il me fallait faire demi-tour. Il était en train d’organiser une soirée « vraiment très spéciale » et, selon lui, il était plus que convenable (pour respecter la vie privée de ses invités anonymes et discrets) que je finisse la journée hors de chez moi. Il sifflotait, s’humidifiait les sourcils dès qu’il secouait un coussin mais je ne quittais pas mon trench. J’ai pensé : c’en est trop, il faut qu’on parle. Je me suis alors approché de lui mais cette espèce de brachycère cyclorraphe a senti le danger.

— Je ne peux pas bavarder avec toi, je viens de faire le plein d’énergie, et comme j’en ai pris pour six heures, pas plus, ne viens pas tout gâcher avec tes principes domestiques et tes règles de savoir-vivre ; on se verra demain.

J’ignorais encore que ses protectrices adeptes d’érotisme brachioproctique repeindraient en fondue au chocolat et chantilly tout l’appartement, que tous ses convives stabiloteraient en vert fluorescent ma belle faïence ou scotcheraient des pages entières de mes incunables sur la façade.

Devant ce massacre, ce matin je suis devenu un autre, je l’avoue, tandis que Kwakizbak (répétant, le misérable, que j’étais l’être humain le plus réactionnaire et le plus psychorigide de toute l’histoire contemporaine) me demandait de ne plus le tutoyer pendant au moins vingt-quatre heures. J’ai refusé de revenir en arrière.

— Je vais te rosser, ai-je dit, mais je m’adressais à mon reflet.

Kwakizbak est monté sur le toit, a gobé les oeufs des cigognes, a couru dans la réserve, a coupé le compteur électrique et a balancé les fusibles dans les toilettes ; il s’est ensuite rué sur Internet et, via ses réseaux sociaux, il a contacté une agence de vigiles, des gars bosselés qui ont pris plaisir à me rouer de coups de bâtons jusqu’à me forcer à leur préparer une blanquette de veau de lait élevé sous la mère. J’ai accepté, ils n’ont rien laissé.

Demain, Kwakizbak somnolera d’abord dans son lit, tentera comme toujours de refaire son parcours, image par image, puis s’installera plusieurs heures devant la télévision éteinte avant de s’asseoir sur le trône avec ce livre qu’il connaît par cœur mais qu’il relira juste pour le plaisir de dire qu’il est bien dans la ralentie, l’heure qui mollassonne et le plaisir de croire à ça. Soudain la sonnerie du téléphone retentira. Il sortira des waters, le pantalon en accordéon sur les chaussettes, et sautera sur le combiné. Là, quelqu’un lui annoncera qu’il est mort. Alors on pourra peut-être parler pour de bon.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 15 décembre 2009