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kwakizbak #12


 
 
Depuis que Kwakizbak est tombé amoureux d’un tableau, un triptyque plus exactement, apocalyptique, œdipien et renversant, il ne me parle plus que de lui. Difficile d’entamer un nouveau sujet, d’écouter de la musique, de lire, de penser, de rêver : cette œuvre a pris toute la place, à table, dans la chambre, dans la salle de bains et même aux waters. Plus moyen d’être seul, d’être tranquille. Ce tableau, Kwakizbak l’a observé tant de fois qu’il le connaît par cœur, bien mieux encore, prétend-t-il, que tous ces critiques d’art au front bas et plissé qui chaque jour défilent les uns derrière les autres. Je ne dis rien de sa prétention. Je préfère me réfugier dans le couloir avant d’ouvrir la porte et de me jeter dans la foule.

Je finis par rentrer. Ça sent la fumée dans tout l’appartement. Kwakizbak est en train de contenir le feu grâce à mon arrosoir. Je peux faire une croix sur mon kilim et revitrifier mon parquet à bâtons rompus.

Une fois calmé Kwakizbak me raconte ce qui s’est passé : il était au musée et s’apprêtait à quitter la salle où était exposé le triptyque, quand ce dernier l’a apostrophé : puisque tu as percé mon secret, désormais je t’appartiens, lui aurait-il dit. Kwakizbak, pas plus étonné que ça, l’a alors décroché, l’a ramené à l’appartement et l’a brûlé.

— Tu n’aurais pas dû.

C’est la seule chose que je trouve à dire. Puis :

— On va te demander des comptes.

Pour la première fois, Kwakizbak se met en colère.

— Comment ça, des comptes ? C’est personnel ces choses-là.

Soudain son téléphone portable vibre : un amateur de happenings salue son geste ; un autre l’encourage à créer d’autres événements subversifs similaires ; un troisième prétend qu’il va poursuivre son œuvre et brûler l’auteur du triptyque. Les messages arrivent les uns derrière les autres. Kwakizbak me les commente ; il a retrouvé sa joie de vivre. Des journalistes forcent alors la porte d’entrée ou descendent de la cheminée. En moins de deux heures Kwakizbak est entouré d’une foule aimable, bienveillante et parfois même en larmes. Mais soudain quelqu’un lui conseille de vite déguerpir.

— Il va vous arriver des bricoles sinon.

— Vous m’aimiez, dit-il, et soudain je n’ai plus le vent en poupe. Les éléments m’en veulent, on me chasse, on me conspue, on me conchie, on ne m’aime plus, c’est ça ?

Profitant en toute lâcheté de la présence de tiers, d’étrangers, d’inconnus, d’observateurs et de témoins, je lui conseille de changer d’air.

— Va voir ailleurs, pourquoi ne voyages-tu plus ?

À première vue Kwakizbak n’aime pas mes conseils. Sans doute pense-t-il que ma question est intéressée et doit cacher un besoin réel de souffler un peu. Il n’a pas tort : Kwakizbak a fini par m’épuiser. À force de se tenir chaque jour à côté, derrière ou devant moi, il a fait de moi un homme qui désormais pèse le double de son poids et porte deux corps. Survivre avec lui n’est pas une sinécure. Mais comment le lui dire ? Il est si susceptible.

Contre toute attente, alors qu’on venait de brancher les micros, les dictaphones et les caméras, Kwakizbak – fendant toute cette masse humaine et technologique – disparaît de ma chambre avec vue, un briquet allumé dans une main et, dans l’autre, un projectile incendiaire à base d’essence.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 18 décembre 2009