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paparenthèse paparentale #3

samedi 1er mars 2014

Il n’est pas rare que, me voyant avec Lapetite dans les bras, le porte-bébé, la poussette,..., quelqu’un me dise « Que du bonheur ! ». Au-delà du fait que je déteste cette expression, je ne sais pas ce qu’est le bonheur, comment le définir. Les moments de plaisir, je vois, les moments de joie, aussi, quand tout semble aller, quand tout le monde est détendu, calme, apaisé, quand on est dans un ensemble cohérent, tous ensemble, tout ça me parle mais le bonheur avec un point d’exclamation, non.

Le bal des faux-culs est ouvert : aujourd’hui 1er mars est la 12e journée mondiale du compliment, sauf en Russie qui, si elle entend bien répondre à la demande d’aide du nouveau Premier ministre pro-russe de la république autonome de Crimée, continue en revanche de faire pression sur le nouveau gouvernement ukrainien via Gazprom tout d’abord qui rappelle le montant de sa dette au monde entier et en déployant plus de six mille hommes et des dizaines de blindés en Crimée sous prétexte de la protéger contre la violence. En début d’après-midi, la pression monte d’un cran quand Poutine, via un communiqué de presse, demande au Conseil de la Fédération d’autoriser « le recours aux forces armées russes sur le territoire de l’Ukraine, jusqu’à la normalisation de la situation politique dans ce pays (...) en raison de la situation extraordinaire et de la menace pesant sur la vie des citoyens russes ». Une heure et demie plus tard la demande est approuvée à l’unanimité par le Conseil de la Fédération. Le monde entier condamne, met en garde, annule des déplacements, en programme d’autres à toute vitesse, appelle au calme, intimide, ne comprend pas, s’interroge, se réunit, se téléphone, a peur : ce samedi me ramène trente années en arrière quand notre prof d’Histoire a commencé à aborder la guerre froide.

Ce soir, je pense aux professionnels du bonheur, à ceux qui a priori en connaissent la définition ou en tout cas savent le vendre. Tirons-en un au hasard : notre professionnel du bonheur souhaiterait prendre en photo une famille heureuse, il s’apprêterait à immortaliser cet instant. La famille poserait, sourirait, sur le canapé le père, cheveux poivre et sel, ébourifferait ceux de son garçon, la mère enlacerait sa fille en train de rire aux éclats. Plus tard le professionnel du bonheur, dans son bureau, chercherait un slogan, sa/son collègue graphiste flouterait les bords de la photo, on demanderait au commanditaire par courrier électronique un logo en haute définition qui, grâce au professionnel du bonheur, n’aurait plus qu’à proposer son image du bonheur aux magazines et à Decaux. La famille (des intermittents du spectacle pour la plupart et qui ne se connaissaient pas plus que ça avant le casting) se sera séparée depuis des semaines.

dimanche 2 mars 2014

Un père doit être bienveillant, ferme, patient, joueur, disponible, adulte, confiant, rassurant, calme, directif, coordonné, organisé, doux, amusant, inventif, impitoyable, en bonne santé, prévoyant, présent, à l’écoute, animateur, infirmier, lecteur, mobile, motivé. Un père doit aussi savoir recoudre sa panoplie, son costume, son déguisement de bon père.

À l’annonce ce midi de la mort d’Alain Resnais, je pense d’emblée aux fleurs. Pourquoi ? À cause des Herbes folles ? De Christian Gailly ? D’autant plus étonnant que ce n’est pas ce Resnais-là que je retiendrais si je devais parler des films de lui qui m’auraient le plus marqués.

La Nasa vient de publier sur son site une image spatiale prise par des astronautes tandis qu’ils survolaient la péninsule coréenne. À cette heure, sur la photo, il fait nuit. Si la Chine et la Corée du Sud sont bien visibles grâce aux lumières renvoyées par les mégalopoles, en revanche la Corée du Nord est quasiment plongée dans le noir. Sur cette image, la Corée du Nord est semblable à un océan, elle est noire, vidée, elle n’existe quasiment plus. En Ukraine, il fait jour depuis plusieurs heures quand le Premier ministre accuse la Russie de « déclaration de guerre » à propos du déploiement des forces russes en Crimée ; quelque temps auparavant le responsable du Conseil de sécurité nationale et de défense avait demandé au ministère de la Défense d’appeler « tous ceux dont les forces armées ont besoin en ce moment ». À 18 heures, le commandant en chef de la marine ukrainienne, l’amiral Denis Berezovski, déclare qu’il « prête allégeance aux habitants de la république autonome de Crimée » et qu’il « jure d’obéir aux ordres du commandant suprême de la république autonome de Crimée ». Est-ce que depuis leur station spatiale les astronautes parviendraient à voir tous les allers et retours, les têtes qui s’échauffent, le rouge-colère qui s’étend plus rapidement qu’un pays perdu dans la nuit ?

lundi 3 mars 2014

Certains journalistes se demandent comment les sportifs professionnels parviennent à poursuivre leur carrière quand ils viennent d’avoir un enfant. On ne parle que des hommes, des footballeurs et des handballeurs surtout. Les femmes, elles, sont absentes de l’article comme si mettre en parenthèse leur carrière semblait normal.

Le sommeil, la question du sommeil nous hante. Lapetite ne dort pas assez, se frotte les yeux, crie, hurle, ses yeux plein de larmes, mais nous ne devons pas perdre patience même au cœur de la nuit : où est le traducteur du cri de bébés ? Où sont passés ceux-là qui assuraient que leurs enfants faisaient leurs nuits à six semaines ? Où est passée la brochure qui conseille de ne pas secouer les bébés, de ne pas les passer par la fenêtre, de ne pas les vendre au plus offrant sur eBay, de ne pas les immoler, les noyer, les étouffer, les dévorer ?

Dans le métro de Stockholm, on a installé des capteurs sensibles à l’intérieur d’un panneau publicitaire qui diffuse une vidéo vantant les bienfaits de nouveaux soins capillaires. Une femme apparaît sur l’écran. Quand une rame entre dans la station, ses cheveux, comme soulevés par le déplacement d’air, se mettent à s’affoler. Je pense à Maryline Monroe dans Sept ans de réflexion quand son personnage se retrouve au-dessus d’une grille de métro, à sa robe blanche qui se soulève.

mardi 4 mars 2014

La fatigue du corps, l’intranquillité, les nerfs à vif, le manque de sommeil, les nuits hachées, la saturation face aux stridences : on sait que tout disparaîtra, la mémoire magique effacera l’ardoise, l’amnésie parentale fera son job, mais pour l’heure les yeux sont à la fois creusés et boursouflés, le mot de trop prêt à jaillir. Dans ces cas-là mieux vaut sortir, entrer dans une autre boucle, faire d’autres ronds en fumant : lâche l’affaire, tends le témoin à l’autre, va cogner ta rage sur moins fragile que le bébé : un coussin, l’air du dehors, le fantôme de la vie derrière, sans enfants.

C. croise une ancienne voisine avec son bébé de quatre semaines dans sa poussette : Elle est calme et sage, ne pleure pas, dort bien, on sort, c’est chouette, lui dit-elle. Les jeunes parents qu’on ne connaît pas bien ne le font pas exprès mais souvent ils ne disent pas toute la vérité aux gens qu’ils croisent.

À Montreuil, la guerre des Gauches fait sourire certains, en réalité personne n’y comprend plus rien. Aujourd’hui, en promenant Lapetite j’ai remarqué que les colleurs d’affiches de Razzy Hammadi (PS) avaient collé des bandeaux sur les yeux de Mouna Viprey (ex-PS).

Mes notes ne plairont pas à tout le monde mais pourquoi mentir, pourquoi ne pas montrer la doublure déchirée par endroits de notre si joli manteau ? Par peur d’être montré du doigt, d’être déparentalisé ?

Hier, le collectif de femmes journalistes, « Prenons la une ! », publiait un manifeste qui réclame une plus juste représentation des femmes dans les médias. Aujourd’hui Vincent Cassel fait la une de Marie-Claire, premier homme à poser pour la couverture de ce magazine qui fête ses soixante ans. Pendant ce temps, certaines sages-femmes, domaine où les femmes sont sans aucun doute majoritaires mais où leur statut est toujours aussi peu reconnu, sont en grève depuis quatre mois.

Ce soir, malgré la fatigue, je m’indexe et me postface.

mercredi 5 mars 2014

Ce matin Lapetite ouvre ses yeux rieurs, babille, sourit à tous ceux qui se penchent sur elle. Une discussion est engagée faite de aaaaah, de aaaaeuuuh poussés par une voix fluette, d’une douceur émouvante et qui rappelle l’échange entendu avant l’aube entre les oiseaux du quartier : ces langages inconnus ne nous empêchent pas de saisir que, oiseaux et humains, nous saluons le jour nouveau avec une joie lavée des scories de la veille, ensemble.

Apaisés, nous éprouvons le besoin de revenir sur ce qui la veille a buté, cloché, grippé. Hypothèses, supputations, spéculations, conjectures : seul le dire semble compter face à une telle énigme ainsi que les questions qu’elle entraîne. Celle-ci par exemple : nous qui, chaque nuit, repoussons l’heure du coucher, pourquoi personne ne nous demande-t-il plus d’aller au lit alors qu’il est l’heure de dormir depuis longtemps ? Transmet-on inconsciemment à nos enfants notre lutte irraisonnée face aux bras de Morphée qui se tendent ?

Pour dénoncer les violences domestiques faites au femmes, et à quelques jours de la Journée internationale pour le droit des femmes, l’artiste italien AleXsandro Palombo vient de réaliser une série de dessins qu’il a intitulé What kind of man are you ? (Quel genre d’homme êtes-vous ?). On y voit des personnages connus de dessins animés : Blanche-neige et son prince, Homer et Marge Simpson, Wonder Woman et Superman, Popeye et Olive, Cendrillon et le Prince Charmant, Fred et Wilma Flinstone. À chaque fois le personnage masculin est plutôt souriant, affable et le personnage féminin, lui, a les dents cassés, un oeil au beurre noir, le nez en sang. À chaque fois l’homme tient la femme par le bras ou l’épaule tandis qu’elle croise les mains, bras tendus au niveau du pubis. À chaque série, deux dessins : dans le premier le couple semble poser pour un photographe et si l’homme a sa tête habituelle, celle qu’on lui connaît (joviale, amicale, avenante), la femme, elle, est sérieusement amochée ; dans le deuxième dessin le personnage masculin plaque sa main sur la bouche du personnage féminin, serre un cou ou tient une pierre en sang. À chaque fois le même slogan : « Stop ! No violence against women ». Palombo, lors d’un entretien, explique que « la plupart des hommes qui battent leurs femmes sont socialement insoupçonnables et appréciés de leurs voisins ». Alors il s’est amusé à détourner ces héros sympathiques ou icônes souriantes de dessins animés.

Je lis d’une traite L’apiculture selon Samuel Beckett de Martin Page, décalé, drôle, gonflé, malin, émouvant : une réussite.

jeudi 6 mars 2014

Presque un an après avoir été traité avec des antirétroviraux dès sa naissance, un bébé de mère séropositive et lui-même infecté par le virus du sida, serait en passe d’être guéri.

À chaque sortie, alors que je connais par cœur le parcours et que j’ai déjà regardé des centaines de fois ce que je traverse, je prends une photo et même plusieurs, des notes pas toujours. Besoin de fixer ce que je n’aurais pas vu, ce que j’ai peur d’oublier, ce qui va disparaître ?

L’Insee publie aujourd’hui une étude selon laquelle 25% des femmes en 2011 aurait des revenus supérieurs à leur compagnon. Apparemment de nombreux hommes vivraient mal cette situation et auraient des problèmes d’érection. Moi j’ai pris un congé parental.

Le pacte de responsabilité : je n’y comprends rien.

vendredi 7 mars 2014

« Bienvenue à Montreuil qui vote à 75% à gauche, où des socialistes sont présents sur quatre listes, le logo du Front de gauche sur deux et où le candidat des écologistes ne l’est pas » (Libération)

Bienvenue en Île-de-France : son soleil, son ciel voilé, sa pollution, sa concentration de PM10 (microparticules au diamètre inférieur à 10 microns), son dioxyde d’azote. Si je lève la tête, le ciel au-dessus de moi est d’un bleu très franc, au loin on dirait un ciel d’hiver. Depuis le parc des Guilands, on ne voit plus la tour Eiffel et la tour Montparnasse est floue. Quelqu’un court avec un masque. Comme beaucoup de jeunes parents je pense aux enfants, à ce qu’on leur lègue comme héritage.

Quand je couvre Lapetite de baisers, quand j’embrasse ses joues, son front, son ventre, ses cuisses, ses pieds, suis-je en train de faire quelque chose de mal, suis-je déjà dans l’inceste, la préparé-je sans le vouloir à l’Oedipe ? est-ce que je me posais ces questions avec Legrand ? est-ce que je dois moins l’embrasser parce qu’elle est une fille ?

Nécrologie : René Borg, réalisateur de la première série d’épisodes des Shadoks, créateur du personnage Nono le petit robot, directeur artistique d’Ulysse 31, Il était une fois… l’Homme et Il était une fois... l’Espace, pompe désormais éternellement dans l’espace. Alors que l’enfant que j’ai été a aimé toutes les créations de cet homme-là, c’est aujourd’hui seulement, à sa mort, que l’adulte que je suis apprend son nom.


Carnet de notes d’un congé parental d’éducation qui a débuté le 15 février 2014, publication légèrement décalée dans le temps.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 27 mai 2014