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paparenthèse paparentale #2

samedi 22 février 2014

Chaque jour, dans la matinée, en milieu d’après-midi et parfois même à la tombée de la nuit, avec ou sans Legrand, je sors de la maison avec Lapetite, en poussette ou avec le porte-bébé, espérant qu’elle finira par s’endormir sur le chemin puisqu’à la maison elle y parvient difficilement : je la berce, la promène, la balade, lui fais prendre l’air du parc, à moins que ce soit elle qui finisse par me balader à force de ne pas trouver le sommeil : père et fille, qui sort l’autre ?

Apprenant ce matin le suicide d’un employé de Monoprix sur son lieu de travail dans les Hauts-de-Seine je vois bien que je regarde bizarrement ceux que je croise dans les allées du magasin de Montreuil. Je n’ose pas poser de questions, même au poissonnier que j’aime bien, et j’oublie de lui demander de leur couper la tête, aux maquereaux.

Vers 9 heures, le président ukrainien Ianoukovitch perd un allié, le président du Parlement qui vient de démissionner. Celui-ci est rapidement remplacé par le bras droit de l’opposante et ex-premier Ministre Ioulia Timochenko qui à ce moment-là est toujours en prison mais pour quelques heures encore puisque vers la mi-journée le Parlement votera sa libération (à 20 heures cette dernière sera déjà en route pour le Maïdan) ; le Parlement votera également dans la foulée la destitution du président Ianoukovitch qui, lui, a déjà quitté sa somptueuse villa (qui ressemble plus à un parc d’attraction avec zoo privé, golf, collection de faisans et gros navire qu’à une résidence présidentielle) et cherche maintenant à sortir du pays mais comme les gardes-frontières l’en empêchent il se réfugie alors dans sa ville natale. Le discours de Ioulia Timochenko sur le Maïdan est par moments assez délirant (« Les héros ne meurent jamais »).

Depuis quelques jours je lis Hyperrêve d’Hélène Cixous emprunté à la médiathèque : ce que le corps malade de sa mère aimée entraîne comme questions sur l’écriture de son propre corps et son rapport aux autres êtres aimés. Le trouble provoqué par ce texte est largement amplifié lorsque j’apprends la mort de l’une de ses éditrices, Antoinette Fouque des éditions des Femmes, surtout connue pour avoir été la cofondatrice du MLF. Il y a certaines coïncidences que j’aurais préféré ne pas noter.

À Nantes, ça castagne dur entre les opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et les CRS. À Europe-Ecologie-Les-Verts aussi puisque si le parti politique condamne « les actes de violence », de son côté Cécile Duflot (même parti mais ministre de l’écologie et du logement), déclare que si elle ne faisait pas partie du gouvernement elle soutiendrait de tout cœur les opposants.

En Italie, Matteo Renzi devient officiellement Président du conseil. On dit que l’écrivain Alessandro Barrico aurait refusé d’être son ministre de la Culture.

dimanche 23 février 2014

Cache-cache et patate chaude : on nous annonce que l’ex-Président ukrainien est introuvable et que Timochenko refuse d’être premier ministre.

Cette année nous n’irons pas au Salon de l’agriculture, nous nourrirons plutôt les chèvres du parc à côté de la maison. L’une d’elles va d’ailleurs bientôt mettre bas, ça fera de l’animation, en plein air et sans politiques qui s’empressent de serrer la louche aux paysans qui n’ont pas voté pour eux ou caressent le cul des vaches en confondant du Bellay et du balai.

Celui qui tient ce journal n’est pas l’image exacte de l’homme qui vit aux côtés de Lapetite, Legrand et C., il n’est pas son envers non plus ni quelqu’un d’autre mais la somme de faces bien visibles et de recoins (forcément obscurs) assez difficiles à atteindre sans le recours du rêve, de l’analyse, de l’écriture.

Dimanche, jour des matchs nuls, des chamailleries politiciennes, des faits divers glauques, des résumés de la semaine, des analyses copiées collées qui sentent encore la colle (même en numérique).

J’ai l’impression que Lapetite cherche à me dire quelque chose, et rien qu’à moi. Je suis certain que C. se dit la même chose que moi, pour elle.

lundi 24 février 2014

Maintenant que les Britanniques autorisent le mariage entre deux hommes ou deux femmes, ils doivent revoir certains textes de loi, notamment ceux qui régissent la famille royale afin d’empêcher qu’un homme marié à un roi ou à un prince ne devienne reine ou princesse.

Je ne tiens pas un vrai journal mais prends des notes, au jour le jour : éparpillées, saisies, pelées, découpées, jetées dans un mixeur ou à la poubelle, râpées, compactées, souvent indigestes.

J’entre dans la pharmacie, vide pour une fois. Trois femmes souriantes discutent derrière le comptoir. Je viens récupérer un vaccin, le premier de Lapetite qu’on devine à peine dans le porte-bébé. Soudain une des employées m’interpelle, un peu inquiète, et me demande si je ne risque pas de l’étouffer. En général c’est plutôt dans le métro que les gens paniquent mais là, de la part d’une professionnelle de la santé, je suis éberlué. Pour la première fois je réponds qu’en effet j’essaie de l’étouffer mais que pour l’instant ça n’a jamais marché. Les trois femmes me regardent comme si j’allais leur demander la caisse. En sortant je ne peux m’empêcher de dire à Lapetite que c’était une blague mais l’humour noir de son père là pour l’instant, ma fille, dormant pour une fois, s’en cogne.

Viktor Ianoukovitch fait désormais l’objet d’un mandat d’arrêt pour « meurtre de masses » mais il est toujours introuvable. Pendant ce temps, la Russie (qui en passant ne reconnaît pas la légitimité du nouveau pouvoir ukrainien) fait condamner sept opposants à des peines fermes allant jusqu’à quatre ans de camp pour avoir participer à des « troubles massifs » et avoir commis des « violences contre les forces de l’ordre » lors d’une manifestation anti-Poutine en 2012. Au lendemain de la clôture des JO de Sotchi.

Je n’écris pas cet ensemble de notes pour les laisser dormir dans Evernote : ce n’est pas un journal intime. Je n’écris pas ces notes pour les publier chaque jour sur mon site : ce n’est pas un journal en temps réel mais, comme pour la première partie de Corderie, j’ai besoin que la mise en ligne soit légèrement décalée dans le temps. Je ne viens pas non plus ici pour y régler des comptes ou exposer mon intimité aux yeux de tous : j’ai bien conscience des limites du genre mais ce journal n’est pas un livre de comptes ni un journal télévisé (sauf pour pour la partie « hors du monde de la maison » qui s’inspire du tambour quotidien : news en continu, infos réduites sur twitter, alertes,...), je crois que si valeur littéraire il y a dans l’assemblage de ces notes ou de mes remarques, elle le doit à ce filtre naturel que le décalage spatio-temporel vient immédiatement poser sur une de mes lectures du monde à mesure que je tente de la restituer par écrit : mes déboîtements.

mardi 25 février 2014

Je pressens qu’on va nous bourrer le mou avec la montée du FN aux municipales et la défaite annoncée de la gauche, défaite qui arrange peut-être tout le monde, même la gauche.

Pour l’aider à dépasser sa timidité, chaque matin depuis lundi jusqu’à vendredi, j’emmène Legrand dans un théâtre parisien qui propose un atelier autour de la figure du loup. Lapetite reste à la maison avec C. qui l’allaite toujours. Un nouveau rituel se met rapidement en place. Lever, douche, petit-déjeuner, habillage, soins, ligne 9, nouvelle rame ou pas, pierre-feuille-ciseaux, couleur majoritaire des sièges à chaque station (Croix de Chavaux jaune, Robespierre rouge, Porte de Montreuil blanc sale, Maraîchers vert, Buzenval rouge, Nation vert, Rue des boulets, Charonne et Voltaire jaune, Saint-Ambroise orange), sortie du métro, arrivée au théâtre. Ensuite je vais chercher un café sans wifi : moment privilégié de pouvoir écrire deux heures durant avec la tablette et sans connexion.

L’ancien boxeur ukrainien Vitali Klitschko se porte candidat à la présidentielle.

Ce soir, profitant d’un peu de calme, je prépare l’édition prochaine des Ricordi. Je ne parviens pas à écrire la postface et l’index me prend beaucoup de temps mais j’aime m’y perdre. (Je me demande si un jour je ne devrais pas écrire uniquement un index – peut-être déjà fait par quelqu’un d’ailleurs ?)

mercredi 26 février 2014

Legrand observe mais ne participe pas vraiment aux exercices proposés par la comédienne. C’est un cérébral, me dit-elle. Il est très présent mais refuse très souvent de se mettre en avant. Être là de tout son être sans en avoir l’air, n’est-ce pas ce que je fabrique moi aussi dans ce bar depuis trois matins, tête penchée sur mon clavier et mon écran, écouteurs dans les oreilles, ne me relevant que pour commander un nouveau café, aller aux toilettes ou sortir fumer.

Aujourd’hui une New-Yorkaise a mis au monde un enfant devant chez elle tandis qu’elle attendait un taxi, à l’angle de la 68e rue et de la 3e avenue. Le deuxième prénom de l’enfant est celui d’une passante qui a donné son manteau à la mère pour réchauffer son nouveau-né : Isabelle.

L’aménagement et les finitions de notre maison se poursuivent alors que les travaux à côté ont commencé depuis un mois. Le jour on entend des bruits sourds, des coups de marteau, un camion déposer du bois, quelqu’un siffler, la plainte ou la rage des scies électriques et des perceuses, quelqu’un dire Aïe, la détonation de l’agrafeuse-clouteuse. Quand Lapetite est calme et que Legrand joue dans sa chambre, nous recensons ce qui manque, fuit, dépasse et parlons de la condensation dans les chambres, des ampoules qui pendent dans le vide, des placards et des fenêtres sans rideaux, du manque de tiroirs, des livres qui sont encore dans leurs cartons, du bureau dans le noir, des ombres et des zébrures, des ciels et des couchers de soleil. Habiter un nouveau lieu désole et réjouit, fait bouger sans cesse la focale, allie vues d’ensemble et dieu qui gît, dit-on, dans les détails.

En Ouganda, il est désormais obligatoire de dénoncer son voisin, sa collègue, son frère, sa meilleure amie si leur homosexualité est affichée. C’est le président ougandais lui-même, célèbre homophobe, qui a accepté de promulguer cette loi. D’ailleurs, le journal Red Pepper ne s’est pas fait prier pour ouvrir cette nouvelle « chasse aux sorcières » en publiant la liste de 200 personnalités « identifiées » comme homosexuelles. Ce matin, John Kerry (secrétaire d’État américain) a comparé cette loi à la législation contre les juifs dans l’Allemagne nazie ou encore à celle contre les noirs en Afrique du Sud au temps de l’apartheid.

Il y a quelques moments de joie en famille, courts, intenses. On voudrait les garder longtemps en soi, qu’ils durent, qu’ils reviennent plus régulièrement mais le quatuor peine souvent à s’accorder : les désirs et besoins de chacun sont si différents.

jeudi 27 février 2014

Legrand prend sa nouvelle trottinette avec lui, elle est plus grande que la précédente et n’a plus que deux roues. En quelques jours il a fait des progrès spectaculaires et il n’a plus besoin d’être rassuré. Près de la grille du parc je lui montre les perce-neiges violets, les prends en photo. Plus loin, dans le sentier, quelques arbres bourgeonnent déjà, du jaune apparaît au bout des branches des genêts, il faut s’approcher tout près pour le remarquer. De loin ils sont encore des arbres d’hiver. Lapetite dort dans le porte-bébé et je pense à Sylvia Plath.

Trois informations reçues à dix minutes d’intervalle qui n’ont rien à voir entre elles mais qui m’interrogent sur mon obstination à écouter ou à lire encore la rumeur du monde :
- La qualité du sperme des Français décline, en Aquitaine et dans le Midi-Pyrénées surtout.
- Un acteur et producteur de films porno révèle qu’il était un conseiller technique au ministère de l’Intérieur.
- L’ex-chanteur du boys band Alliage est mort.

Retour à Pavese : impression de le lire pour la première fois (pourvu que cette sensation restât intacte jusqu’au dernier jour).

vendredi 28 février 2014

Je lis l’enquête que publiait hier Libé sur l’arrêt de vie des nourrissons qui fait suite à l’étude menée par le Centre d’éthique clinique de Cochin à Paris : les chercheurs ont suivi trois équipes de réanimation néonatale et des parents ayant mis au monde un enfant pas viable : une situation effroyable et insupportable qui les amène à laisser mourir de faim et de soif leur nourrisson.
Un des articles signé Éric Favereau se termine par les mots de Elisabeth Belghiti, psychologue : « Quand on va dire aux parents que leur enfant ne va pas souffrir de la faim, est-ce concevable ? Entendable ? Je ne le crois pas, nourrir son enfant, c’est le cœur de la parentalité. L’arrêter, c’est impensable. (...) C’est un faux-semblant de vie, avec un petit corps qui souffre, qui se rétrécit. Un nourrisson ? On le voit grandir. Là, c’est l’inverse, c’est à la limite de l’humain. » Des parents ne viennent pas. D’autres ne viennent plus. « Ils ne se sentent pas coupables, mais responsables, dit Belghiti. Ils ont quand même donné leur accord, ils sont tous pour l’arrêt des soins, mais celui de l’alimentation, c’est autre chose… Assister à la décroissance de son enfant ? Ils en sont hantés. »

Depuis que le congé parental a débuté, il est rare que je franchisse ou dépasse les limites d’un territoire constitué de la maison, du sentier, d’une ou deux rues en pente, du parc, de la place du marché, de la Croix de Chavaux. On dirait un petit train électrique programmé pour aller toujours dans le même sens ou un chat ; mes cercles concentriques autour de la maison participent-ils d’un rituel obscur, d’un désir caché ou du besoin de connaître par cœur le chemin pour éviter les arrêts intempestifs et brutaux, les hésitations, tout ce qui pourrait avoir comme conséquences de réveiller l’enfant au sommeil de plume ? Ou encore : cette sorte de transe n’a-t-elle pas d’autre finalité que d’entrer le plus loin en soi ? Ces boucles que font mes pieds et mes jambes dans la ville ou bien ma bouche quand mon corps se balance lentement de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, Lapetite dans les bras, transforment-elles le père en derviche tourneur, en fou à la recherche d’une réassurance ou en être asexué, celui qu’on appelle parent et qui retrouverait là les gestes ancestraux, et toujours recommencés, ceux des mères ? Et mes mélodies pourtant jamais les mêmes mais qui finissent toutes par tourner en boucle, répétitives, entêtantes, sont-elles censées calmer l’enfant dans les bras du père ou l’enfant pas mort dans le corps du père ?

Ianoukovitch choisit de réapparaître juste avant le week-end (il se trouve à Rostov-sur-le-Don en Russie) au moment où des commandos pro-russes prennent d’assaut le parlement local et l’aéroport de Simferopol en Crimée. Chaque chef d’état y va de sa voix et les intimidations, soutiens ou provocations s’égrainent au fil de la journée comme autant de bourrasques, tempêtes et averses dans l’Ouest de la France.

Ce soir je termine la lecture de Rien d’Emmanuel Venet, un double roman sur la vie en couple, ses éclats, ses idéaux, ses illusions, ses faux-semblants, ses arrangements, et comment ça peut tenir sur la distance malgré les déceptions, les refoulements, les jours polis.

Le prénom de Lapetite, nos nuits blanches.


Carnet de notes d’un congé parental d’éducation qui a débuté le 15 février 2014, publication légèrement décalée dans le temps.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le jeudi 22 mai 2014