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paparenthèse paparentale #9

samedi 12 avril 2014

Premier jour des vacances de Pâques.

Je devrais avoir honte d’aller au zoo, justifier ma présence, me cacher. La faute à toutes ces bêtes qu’on capture et qu’on enferme, qui copulent dans des cages et ne connaîtront jamais l’odeur de la liberté, toutes ces bêtes qui s’ennuient et nous tournent le dos à force de voir passer les sempiternelles autres bêtes en short, ce flux de bêtes humaines qui, elles, tournent en rond, toujours dans le même sens et qu’on a enfermées de l’autre côté de l’enclos, comme elles enfermées dehors ces pauvres bêtes, et leurs petits qui voudraient toucher les leurs, les nourrir, les caresser, tandis que de l’autre côté les plus féroces préféreraient plutôt les bouffer. Toutes ces bêtes qui dépriment, se suicident parfois ou se dévorent entre elles et ont la chance de ne pas prendre le métro, toutes ces bêtes qu’on dit malheureuses de n’être que là et qui ne parviennent pas toujours à se faire comprendre des bipèdes badgés, pourtant bienveillants et bien vaillants ceux-là, et qui entrent dans l’enclos et les caressent, et les soignent, et les punissent aussi ou les séparent, les mettent à l’abri, font sortir un coup le mâle un coup la femelle jamais ensemble ou des fois aucun des deux, et les morts. Mais toutes ces bêtes en bermuda et tongs qui hurlent, glace-coca-bonbons à la main, comment les ignorer, les accepter, comment ne pas avoir honte d’être de ces bêtes humaines-là. Sans compter la surexcitation de Legrand, son hystérie, parce que son copain l’accompagne, et la compétition qui use qui use qui use les souliers des pères (c’est-moi-le-plus-grand-le-plus-fort-et-j’ai-tout-plus-grand-et-mon-zizi-et-mon-château-playmobil), Legrand, ses yeux exorbités, son nez qui coule (l’impression dès qu’ils sont au moins deux d’être devenu un animateur de centre aéré), combien de fois les yeux dans les yeux : calme-toi. Et les bêtes humaines à la queue leu leu, déçues que les lions, jaguars et loups ne daignent même pas leur faire signe, ces abonnés au câble qui préféreraient que les bêtes soient logées dans une cage étroite plutôt que dans ces enclos où elles peuvent se cacher, respirer, prier, sucer leurs griffes, affuter leurs statuts sur le Facebook des bêtes, ces gens pourris par la becquée prédigérée qui errent les deux mains en l’air, jactant, se plaignant qu’ils ne voient rien, qu’ils ont payé trop cher, qu’elles seront moches leurs photos, qu’on s’est foutu d’eux, au milieu des cameramen, perchmans, preneurs de son et journalistes, carnets ou micros en main, car c’était l’ouverture aujourd’hui, la réouverture du zoo de Vincennes, et qu’ils ne voulaient pas rater l’événement, les journalistes, alors que le coût de l’entrée, lui, est à la hauteur des villas qu’on longe sur l’avenue Daumesnil avant d’entrer ou celles de Saint-Mandé, et pas de réduction pour les paparentaux, que dalle, alors on aura préféré opter d’emblée pour le pass annuel parce que je sens bien qu’on va y retourner dans ce zoo et pas qu’une fois, ce zoo qui est à trente minutes à pied de la maison et qui me permet de découvrir des bêtes que je n’avais jamais vues (par exemple les maras, ou lièvres de Patagonie, ces monogames qui vivent en groupe et, à tour de rôle, mâle ou femelle, s’occupent de leurs petits mais aussi de ceux des autres membres dans ce grand terrier qui fait office de crèche parentale, cette bête que je regarde en frère), de tenter de retenir des noms que je ne connaissais pas, des noms de bêtes du bout du monde, qui, pour certaines, sont menacées ou en voie d’extinction, des bêtes qui soudain viennent en aide à la bête humaine que je suis, justifiant lâchement ma présence ici afin de ne plus avoir honte d’être entré, car non seulement on recueille, préserve, repeuple des espèces mais en plus on les sauve, et la planète avec, et le monde que les bêtes humaines dépeuplent, et l’univers pendant qu’on y est. Ceci dit, si je n’avais pas d’enfants je ne serais pas entré dans ce zoo (la faiblesse des pères jusque sur la photo de la carte d’abonné : un an à partir de ce jour).

C., pendant ce temps, est partie à la Cité de la musique avec Lapetite et une amie de Grenoble : au bout de la ligne du tramway, Great black music.

Ce soir j’apprends qu’au Japon, des spécialistes ont sélectionné les meilleures graines d’un cerisier japonais ; certaines ont été envoyées dans l’espace, ont fait le tour de la Terre des milliers de fois avant de redescendre ; on les a alors plantées dans un lieu très précis, sacré ; l’une d’elles s’est mise à germer plus vite que les autres et, parce qu’en quatre ans l’arbre est déjà grandiose alors qu’il en faut dix en général pour atteindre cette maturité, les spécialistes s’interrogent. Que s’est-il passé la haut ?

J’imagine un couple dans l’espace qui fait l’amour et revient sur Terre pour accoucher. À quatre ans, leur enfant en paraît dix, à dix il en paraît dix-huit, à dix-huit il en paraît trente,...

Je reviens sur Terre pour apprendre que celui qui ne vieillira jamais plus (L’éternité est inutile, n’avait-il pas écrit ?), c’est Pierre Autin-Grenier qui venait de fêter ses soixante-sept ans la semaine dernière.

« M’animent encore un peu dans cet amour des choses et maléfices des mots le pessimisme des tendres, l’éternelle mémoire des amis morts et le malheur des petits mômes otages de la tristesse des banlieues. » (Pierre Autin-Grenier, Histoires secrètes, 1982)

« Certaines choses que nous aimions et d’autres aussi, s’en vont. Tous les bateaux partent un jour pour quelque part, avec nos espoirs et des morceaux de miroirs cassés plein leurs cales. Alors on dit comme ça : « C’est la vie et c’est la mer, avec l’écume de la mort aux lèvres ! » Et bien sûr on en rit – tristement – comme bossu charrie sa bosse. » (Pierre Autin-Grenier, Certaines choses et d’autres, 1978)

dimanche 13 avril 2014

Le dimanche ressemble à la semaine sauf qu’on est plus nombreux, plus longtemps et que le chantier d’à côté est fermé. Quand je fais le marché, je compte mentalement le nombre des invités, l’additionne à celui des résidents et multiplie le poids habituel par deux ou par trois selon le produit.

L’automne dernier une jeune fille de 16 ans a été violée dans les toilettes d’un lycée privé du côté de La Rochelle ; elle n’avait pu donner aucun signalement vu que le violeur avait agi par derrière et dans le noir mais, comme celui-là avait laissé une preuve de son passage sur un vêtement, à partir de lundi, on prélèvera l’ADN de plus de 500 personnes de sexe masculin (élèves, enseignants, personnel technique,...) pour confondre, espère-t-on, le salaud.

L’amie grenobloise est à peine partie, sa valise à roulettes en main, qu’il nous faut déjà remplir les nôtres.

lundi 14 avril 2014

Deux ouvriers s’activent dans la cour, l’un d’eux est Ukrainien. En fin d’année il nous avait déjà aidé à terminer une partie de la maison et nous avions travaillé ensemble, un homme jovial qui avait un seul défaut : écouter toute la journée radio Nostalgie. Chaque hiver il emmène sa famille dans les Vosges, près du Ballon d’Alsace. Pour lui, jusqu’à la fin des temps, je viendrai de là, des Vosges.

Quand j’étais en primaire j’avais un instituteur que tout le monde craignait, il était cruel et nous soulevait les oreilles ou nous arrachait les cheveux, ceux qui sont très fins et se trouvent sous la tempe, dès qu’on l’ouvrait de travers. L’hiver, lui aussi nous emmenait de temps en temps en car faire du ski au Ballon d’Alsace, mon père nous accompagnait quand il le pouvait. Je n’aimais pas les sorties en groupe, les épingles à cheveux qui filaient la nausée, l’odeur de la transpiration et des chaussettes après l’effort, les casse-croûte (pain ramolli, oeufs écrabouillés, tomates crevées, Vache qui rit aplatie) et je n’étais pas doué en ski de fond. J’en bavais avant, pendant, après. Et mon père était là qui tentait de m’apprendre à mieux croiser les skis dans les montées pour ne pas reculer. Le pauvre qui avait imaginé que plus tard je pourrais le rejoindre dans l’effort, l’endurance, dans ses marathons et autres biathlons, qu’il pourrait me passer le témoin, le pauvre qui a mis au monde un corps de sportif qui ne me sert qu’à lirécrire, cuisiner, m’occuper des enfants, jardiner, marcher dans la ville, faire l’amour.

C’est l’heure du départ en vacances : C., Lapetite, Legrand, un copain de Legrand et moi sommes en route pour une ferme aux portes du Perche. La lumière est belle sur les routes secondaires tandis que le vert du paysage déboule, prêt à être mâché. Plus tard, après la pause, les chemins se rétrécissent entre les champs et les prés quand, après une dernière montée, ce sont les bêtes qui nous accueillent de leurs cris, et les agriculteurs ensuite, dans leur geste de tous les jours. Un peu d’appréhension néanmoins en descendant de la voiture. Quelques tensions dans le corps. Comme un mauvais pressentiment.

La petite maison dans la prairie version tente militaire. La petite tente dans la prairie est traversée par le vent froid d’avril. La première chose à faire est de ramasser du bois, de le rentrer, d’allumer le poêle à bois. Mais la petite tente dans la prairie est impossible à chauffer. Très vite le soleil se couche, la lumière du dehors s’opacifie, dedans aussi forcément, les enfants ont froid, les adultes parlent de moins en moins (surtout moi). J’ai beau alimenter le feu, ça ne change rien : dès que nous parlons, de la buée sort de notre bouche. Nous allumons deux lampes à pétrole (il n’y a ni eau chaude ni électricité ici), ouvrons tous les placards, sortons tout ce que nous y trouvons (couvertures, couettes, édredons) et empilons le tout sur les corps allongés des enfants qui dormiront ensemble, serrés. Je sors fumer une roulée dans la nuit, tente de me connecter : pas de réseau suffisant. Cette nuit nous la passerons non pas à la belle étoile mais sous la toile par deux degrés.

mardi 15 avril 2014

Cette nuit, Lapetite ne s’est pas séparée du sein de C., seul moyen de la rassurer. Toutes les heures, elle se réveillait, poussant des petits cris aigus et C. la protégeait du froid, des courants d’air, tout contre elle, jusqu’à ne plus sentir son bras, son épaule, sa nuque. Toute la nuit, des appels, des peurs, des bruits, des cauchemars, le froid, toute la nuit à attendre le lever du jour, la température qui baissera crescendo jusqu’à atteindre un degré à six heures. Toute la nuit : regretter d’être venu là avec un bébé de six mois. Toute la nuit, se dire : mauvais parents, mauvais parents, parents inconscients.

L’idée était belle pourtant et le concept attrayant : dormir quatre nuits sous une tente pourvue d’un plancher et chauffée par un poêle à bois au milieu du champ d’un couple d’agriculteurs. Mais c’était sans compter les nuits glaciales qui sont revenues avec le changement de lune, le vent d’Est qui a soufflé toute la nuit et traversait la toile de tente de part en part, le poêle qui était encrassé et chauffait à peine. Au matin, la décision était prise : on remballe.

Avant de venir ici on s’était mis d’accord avec les parents du copain de Legrand : ses grands-parents viendraient le récupérer à la fin du séjour, vendredi, et l’emmèneraient avec eux dans leur maison de bord de Manche où il terminerait ses vacances. Après quelques appels, une solution est trouvée : ses grands-parents nous prêtent leur maison jusqu’à leur venue, vendredi. On dit adieu aux veaux, vaches, cochons, aux agriculteurs qui ont de la peine pour nous.

En milieu d’après-midi nous arrivons au bord de la mer. La maison est lumineuse, chauffée. Ce soir tout le monde prendra une douche chaude et, après un tour dans un temple de la consommation, mangera sans couverture sur les épaules.

Je commence personne(s) de Sarah Chiche, d’après Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Des mots qui vont bien ensemble. Une lecture personnelle du livre de l’auteur portugais mêlée à l’existence morcelée de la narratrice, un travail à rebours, sur le temps, ce mille-feuille, un enchevêtrement tout personnel où le dire et le lirécrire permettent d’y voir plus clair dans la cave de l’enfance, où les errances sentimentales, la solitude, la mélancolie, le deuil et les ruptures laissent place à un dialogue nécessaire entre soi et soi, entre soi et le monde, un dialogue qui peut prendre la forme d’un apaisement, répit plus ou moins long qui aide à profiter des quelques douceurs de vivre, même éphémères, et à se tenir debout malgré les vies à facettes.

« Je ne parle que quand j’écris. » (Sarah Chiche, personne(s), 2013)

mercredi 16 avril 2014

Pendant le temps calme (ou sieste) je termine personne(s) de Sarah Chiche, un récit qui m’accompagne tout le jour.

« Très tôt dans l’enfance, la solitude sera ressentie non pas comme une douleur mais comme la condition indispensable pour que, du vide, puisse surgir la poésie du monde. » (Sarah Chiche, personne(s), 2013)

Direction la mer : casquettes, bottes, coupe-vent, sauts en plastique, pelles et râteaux, eau, goûter, crème solaire, de quoi rouler des cigarettes et lire, téléphone pour les photos. Direction la Manche, à moins de cinq minutes à pied, le temps de couper quelques rues, de surveiller Legrand et son copain qui font la course, se lancent des défis. Direction la mer à marée basse, sous ma direction, mon attention. Attention : concentration.

Avant d’arriver à la plage presque déserte, je repère un château et ces tourelles qui me rappelle celui des Trois brigands de Tomi Ungerer. Je le capture et partage le butin sur Instagram.

« Oui, nous sommes faits de ténèbres. Mais dès l’instant où l’on admet l’obscur et le néant en nous, on cesse d’être cet enfant pétrifié de peur dans la nuit. (...) Dès lors que nous consentons à notre abjection, dès lors que nous nous dépouillons de tout, y compris de notre prétention ridicule à vouloir être quelque chose pour qui que ce soit, dès lors qu’il n’importe plus de savoir si ce que j’écris te plaira ou non, l’horizon, au lieu de se rétrécir, s’agrandit sans fin, jusqu’à l’immense, et nous pouvons, parfois même, sans sortir de notre chambre, vivre la vie tout entière. Et c’est une immensité profonde et vaste, où l’on n’a plus peur de l’abîme. Puisqu’on est l’abîme, ce désert troué de soleil dans lequel on marche en riant, et où l’on croise parfois des personnes et des œuvres à aimer, avec lesquelles se laisser dériver dans la douceur des jours. » (Sarah Chiche, personne(s), 2013)

jeudi 17 avril 2014

Nuit identique aux précédentes. Un ou deux réveils nocturnes. À l’aube, C. ou moi nous levons, allons chercher Lapetite dans son lit, C. l’allaite et nous nous rendormons tous jusqu’à ce que Legrand et son copain déboulent dans la chambre.

Toujours aussi peu de monde au bord de la mer. C. tente de lire. Legrand et son copain creusent une rivière, vont chercher de l’eau dans la mer avec un seau, le vident dans leur tranchée, ils parlent beaucoup, s’animent, c’est une entreprise sérieuse de détourner la mer. Lapetite dans le porte-bébé, je marche pieds nus sur le sable, dans l’eau, d’un bout de la plage à l’autre. Un couple avec ado joue à la pétanque, avec des boules en plastique, le père est torse nu, bodybuildé et tatoué. Plus loin, un chien vient s’attaquer à mes mollets alors que Lapetite s’est enfin endormie. Je n’ai qu’une envie : le shooter. Sa maîtresse le rappelle à l’ordre : Andromaque, Andromaque, viens ici, laisse le monsieur tranquille. Je ne shooterai pas Andromaque. Au loin, dans le bleu flou, surgit une île qui a un nom de pull-over.

Aujourd’hui, pendant le temps calme, j’ai lu La part généreuse de Laurent Herrou et j’ai retrouvé, dans ce journal écrit au Québec, sa manière d’être hors et dans le monde au même instant, ce qu’il vit intensément, avec sincérité pourrais-je dire, ce qu’il observe en frontal et dans les ornières, et s’entrechoquent. Chez lui, le double sentiment de ne pas exister, d’être abandonné, est toujours prêt à bondir, un sentiment alimenté par la culpabilité qui pourtant va de pair avec cette jetée vers l’instant, vers l’autre et dans la jouissance. La part généreuse c’est l’écriture au cœur bien sûr, au corps, que relève l’absence des photos qui sont pourtant bien présentes grâce à cette belle idée : ne montrer que le cadre dans lequel les écrire. Avec ce subterfuge formel, le passage du je au tu fonctionne et alimente le dialogue entre lui et le monde. Même lorsqu’une date manque dans le journal, je réalise que cette journée est bel et bien là, sans l’image, dans ce qui reste et ce que le diariste offre : la part généreuse. J’ai lu LH loin de chez moi, loin de la chambre d’amis où je l’avais accueilli en 2013, je l’ai lu dans une chambre d’amis justement, heureux d’avoir eu accès à d’autres chambres d’amis que celle du site (même si l’une d’elles, dans le livre, n’est pas très accueillante), des chambres que décrit très bien Claire Legendre dans la préface, une bonne ambassadrice soit dit en passant.

En vacances je me connecte peu. Parfois j’envoie une photo, réponds très vite à un message, je ne suis jamais à l’aise avec ça. Ce soir j’apprends toutefois l’enlèvement de 130 lycéennes de Chibok (au Nigeria) par des terroristes de la secte Boko Haram. Avant même la naissance de ma fille, le sort que les hommes de partout réservent aux femmes me dégoûtait ; aujourd’hui la domination masculine me terrifie.

Nous apprendrons à notre fille à reconnaître les doux, à se faire aimer d’eux, à repérer de loin les salauds et les chiens. Nous lui apprendrons la tendresse. Nous lui apprendrons à se défendre, à se battre, à enlacer. Nous lui apprendrons la méfiance. Nous lui apprendrons à bien se servir de sa tête, de son cerveau, de ses bras, de ses poings, de ses doigts sur un clavier, de sa bouche, de ses cris. Nous lui apprendrons la ruse et la douceur. Nous lui apprendrons à détacher ses liens, nous lui apprendrons à vivre sans nous, nous lui apprendrons que notre amour est infini mais qu’il ne résout pas tout. Nous lui apprendrons ce que nous avons appris, elle nous enseignera le reste quand nous serons démunis. Nous lui apprendrons à boire une larme, à serrer fort, nous lui apprendrons à se prémunir du pire, nous lui apprendrons que rien n’est jamais certain. Nous lui apprendrons à tomber, à se relever, quelques prises de judo. Nous lui apprendrons à dire oui quand elle pensera non, nous lui apprendrons à dire non quand elle sera trop sage. Nous lui apprendrons à ne pas pleurer sur notre sort quand nous mourrons, nous lui apprendrons que la vie ne fait pas de présents mais que la nôtre était loin de ressembler à un cadeau empoisonné. Nous lui apprendrons à aimer le temps, le mouvement, les corps dans l’espace et le temps, les corps en mouvement. Le reste lui appartiendra. Nous lui apprendrons ça aussi : qu’elle sait déjà tout, qu’on n’a rien à lui apprendre mais qu’elle a tout oublié. Nous serons son rappel, la vie en rappel dans les moments difficiles.

vendredi 18 avril 2014

Hier, Gabriel Garcia Marquez est mort. Voilà bien vingt ans que je n’ai rien lu de lui. J’imagine la pluie d’éloges, les honneurs, les analyses, les tentatives de sabotage aussi. Je me souviens, il y a bien longtemps là aussi, qu’il avait dit que la langue française ne savait, ne pouvait, n’était pas capable de traduire sa langue ; il disait que ses romans et nouvelles n’étaient pas écrits en espagnol ou en colombien mais en « gabrielgarciamarquez » et, bien que respectant le travail de ses traducteurs, il était toujours déçu du rendu en français. Ne lisant pas l’espagnol et encore moins le « gabrielgarciamarquez », ce jour-là j’ai peut-être trouvé dans ses propos une excuse à mon évitement.

Plage, dernier jour. À marée haute. Les enfants jettent cailloux, galets et coquillages dans la mer. Pour qu’elle reprenne des forces, me disent-ils. Je suis assis sur une grosse pière derrière eux et je commence à lire la correspondance entre Valère Novarina et Jean Dubuffet. Et c’est un ravissement immédiat.

Dans l’après-midi nous chargeons la voiture et quittons la Manche. Il fait nuit depuis longtemps déjà quand je sors les bagages du coffre. La maison est en désordre. Des trous d’aération ont été percés en notre absence pour tenter d’éliminer la condensation sur les fenêtres. Le plancher dans la cour est posé. Ce week-end je vais pouvoir commencer à retourner la terre dans le carré restant.


Carnet de notes d’un congé parental d’éducation qui a débuté le 15 février 2014, publication légèrement décalée dans le temps.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 9 juillet 2014