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paparenthèse paparentale #10

samedi 19 avril 2014

Legrand et moi grimpons les escaliers mécaniques de la gare de l’Est après avoir pris la ligne 9 à la Croix de Chavaux et changé pour la 5 à République. À cause du métro qui n’arrivait pas à Montreuil, nous avons perdu au moins dix minutes. Pendant le trajet, je l’ai trouvé tendu, agité : il avait peur d’arriver après le départ du train – une inquiétude que nous partageons lui et moi tout comme je la partage déjà avec ma mère chez qui, avec les années, celle-ci s’est transformée en une angoisse disproportionnée, en peur panique. Si aujourd’hui j’espère parvenir à canaliser la mienne, je regrette surtout de l’avoir transmise à Legrand et aurais préféré la dégager d’emblée de sa poche à névroses.
Arrivés dans le hall de la gare nous repérons assez vite la jeune femme qui porte une casquette vert fluo et tient la liste des inscrits au voyage. Elle nous fait comprendre que nous sommes très en retard et qu’il va falloir nous dépêcher. Pas le temps de lui dire que justement j’étais en train de tordre le cou à l’inquiétude de mon fils. Trop tard : nous courons. Sur le quai, Legrand est si anxieux qu’il me salue à peine et file dans le train accompagné par une autre casquette vert fluo. Le train reste encore à quai dix minutes pendant lesquelles je tente de lui faire des signes derrière la vitre ; lui aussi agite sa main mais un autre enfant collé à la fenêtre ainsi que les reflets m’empêchent de bien le voir. Réfléchis par la vitre, les autres parents font eux aussi des signes à leurs enfants. À côté de moi se tiennent un homme, son fils et un ami de l’homme. Le grand-frère du gamin est à l’intérieur, c’est d’ailleurs celui qui est assis à côté de Legrand. Le petit frère remue un peu, sans plus, quand soudain le père le frappe en prétextant qu’il l’a bien cherché : quoi ? on ne saura pas. L’homme cherche un appui auprès de celui qui est à ses côtés et attend la fin du supplice. Une fois de plus je me sens coupable de ne pas savoir comment dire à cet homme qu’il n’avait pas à frapper son fils ainsi, et devant son aîné, et devant nous autres, puis la honte d’être accolé à cette bête humaine prend le dessus. Sentant les larmes prêtes à couler, je cherche à capter le regard de Legrand. Je voudrais qu’il puisse ne jamais rencontrer sur sa route des bêtes humaines pareilles, je sais qu’il en rencontrera, je dois le préparer à ça. Maintenant le TGV démarre. Comme à chaque fois je reste seul sur le quai, regarde disparaître le train à droite, le dos des familles à gauche. Comme à chaque fois je suis heureux de voir partir Legrand, comme à chaque départ j’ai le coeur serré. Un mélange de soulagement, de culpabilité et de manque. Ces au revoir, avec les retrouvailles, font partie des moments les plus forts dans l’histoire encore assez fraîche de ma paternité comme le coucher et le réveil des enfants. Sans doute parce que ces instants portent en eux tout un concentré d’amour, de charge et de réassurance. Ce qui me lie à eux et me sépare d’eux.

Jeudi soir, un bébé féminin âgé de quatre mois et demi a été enlevé par sa mère dans le centre maternel où elles résidaient toutes deux. Cette nuit, près d’une frontière, on a retrouvé la mère et le nourrisson en compagnie du père et d’un adolescent. Il était une heure du matin, toute la famille roulait sur l’autoroute. Ils avaient tous des problèmes psychologiques, précisent les journalistes, ils sont tous sains et saufs, écrivent-ils tout aussi étrangement. Cette histoire fait remonter une scène du film de Maïwenn, Polisse : une mère junkie a enlevé son bébé qui était gardé dans une crèche. La brigade de protection des mineurs au complet recherche la mère et l’enfant dans les rues de Paris, jour et nuit. L’un des flics prend tant à coeur cette mission qu’il en vient à perdre son calme et la raison. Plus tard, la mère en manque laisse tomber le bébé sur le trottoir, c’est une des scènes les plus déchirantes du film. Tout s’arrête : la brigade vit désormais dans l’attente d’un appel, celui de l’hôpital où a été admis le nourrisson. Jusqu’à la délivrance : le bébé est sauvé.

Sans doute parce que mes enfants sont encore petits, lorsque je regarde ce genre de film je ne peux ranger mon costume de père au vestiaire. Un père oxydé par les larmes peut difficilement juger de la qualité d’un film comme celui-là.

Pendant la sieste de Lapetite je poursuis la lecture de la correspondance entre Jean Dubuffet & Valère Novarina. Leurs pneumatiques sont de bons stimulant et excitant pour le lecteur (j’apprends d’ailleurs que le transport de correspondances par tubes pneumatiques n’est plus exploité à Paris à partir du 30 mars 1984, il y a quasiment trente ans jour pour jour, c’est-à-dire au moment même où les deux artistes correspondaient). Ces lettres font partie de ces rares gestes artistiques qui contiennent une telle force et une détermination si épatante en plus d’un humour et d’une fraternité que nous recherchons auprès de ceux dont nous nous sentons proches que j’en suis tout inspiré. À un moment donné, Novarina propose une série de vingt-quatre questions à Dubuffet, un faux questionnaire qu’ils souhaitent le plus créatif possible en vue d’une publication en revue : « Savez-vous peindre ? », « Avons-nous figure humaine ? », « L’homme est-il le fils des animaux ? », « Où est la matière ? », « Êtes-vous un homme des cavernes ? », « Aimez-vous les parenthèses ? », « Êtes-vous fou ? »,... Et puis surtout il y a celle-là qui me parle beaucoup et à laquelle je répondrai un jour : « Combien êtes-vous ? ».

Ce soir au bar de la gare [du Nord qui a 150 ans] Igor hagard est [toujours aussi] noir [désir] (sorry Boby).

dimanche 20 avril 2014

Premier matin sans Legrand depuis plusieurs mois.

On vient de libérer quatre journalistes français et cinq maliens tous retenus en détention depuis presque un an dans des conditions inhumaines par des terroristes syriens. Ils sont libres. Après les inspections et interrogatoires réglementaires ils vont rentrer chez eux, retrouver leur famille, leurs enfants, leurs amis, leurs animaux de compagnie, leur appartement, la douche, le frigo, leurs habits, un lit. Peut-être aussi leurs habitudes, leur travail, le quotidien. Dans quelques jours on ne parlera plus d’eux maintenant qu’ils sont libres. On les oubliera pour mieux nous concentrer sur ceux qui sont toujours en captivité dans plusieurs pays d’Afrique. Et pourtant, ceux-là qui viennent d’être libérés auront cette fois à se débrouiller avec l’horreur de cette année derrière eux. Leurs jours seront encore hantés par le noir, les tortures, les humiliations, la douleur, la peur, la nuit. Et il n’y aura personne pour les aider à sortir de leurs cauchemars.
À chaque fois qu’on libère des otages je pense à la difficulté que ça doit être de revivre après un tel choc et une épreuve pareille. Me revient cet après-midi ce qu’en a fait Florence Aubenas sur ce ferry à Ouistreham, elle qui a prétendu à l’époque qu’elle avait bien vécu sa libération. Je repense aussi à Jean-Paul Kauffmann que j’ai rencontré il y a quelques années, un homme qui a mis vingt ans pour écrire le récit de ses presque trois années de captivité au Liban, sur son arrivée vertigineuse en France et sur la dépression de « l’après ». Je me souviens aussi du photographe Brice Fleutiaux, détenu en Tchétchénie et qui s’est suicidé à peine rentré. Je me souviens également d’un homme moins médiatisé et qui s’est séparé de sa femme qui, pendant des années, avait vécu dans l’attente de nouvelles, sans savoir si son otage de mari était mort ou vivant, les nerfs à vif : ils n’avaient pas supporté le retour à la vie normale.

« Dansons avec le vide », écrit Valère Novarina à Jean Dubuffet. Et jouons avec la matière, sur le fil des doutes, avant le grand trou. Ou retournons la terre, bêchons, creusons le trou avant qu’il nous engouffre. Cherchons-y l’odeur de quelques aïeux, écoutons-les nous parler de leur langue pleine d’attente. Ignorons les prophètes de la Croix de Chavaux qui ne prennent aucun risque. Et dans les pointillés à peine visibles, gardons en mains quelques instants ce quelque chose à relever, sorte d’insoumission face au temps arraché.

lundi 21 avril 2014

C’est le lundi de Pâques, un jour férié de plus.

Une petite fille vient de mourir à l’hôpital après avoir été écrasé par la télévision de ses parents. Parmi mes nombreuses peurs, celle-ci est évacuée d’office : je n’ai plus d’écran de télévision depuis plus de dix ans.

Nous achetons des arbustes, des plantes grimpantes, des herbes aromatiques, des plants de tomates-cerises, des semis et de la terre. Le plus compliqué est de les ramener à bon port sans les abîmer.

Retour à la terre avant la pluie, dans le sentier. Creuser, retourner les mottes dures comme la pierre, dégager tout ce que le chantier a accumulé et que la terre a recouvert (vis, clous, bouts de verre, polystyrène, morceaux de plastique, restes d’emballages), creuser encore, le plus profond possible pour mélanger la terre argileuse au terreau et à l’engrais organique, sous le cagnard, transpirant, ruisselant à chaque coup de botte sur la bêche, à chaque coup de reins, les mains empoignant ensuite pelle et râteau, comme à la plage, sans les châteaux de sable, sans la plage et la marée montante, sans les coups d’œil aux vagues qui viennent lécher ou mordre notre domaine et s’apprêtent, écumantes, à ensevelir tout le royaume, tandis que l’air se charge d’électricité.

La pluie vient de loin. La terre l’accueille. Je perçois une odeur nouvelle. Les morts sentent bon, écrit Eugène Savitzkaya.

mardi 22 avril 2014

C. reprend le travail, Legrand est toujours chez ses grands-parents, je passe ma première journée seul avec Lapetite. La séparation ne pose pas de problème. Il faudra du temps pour qu’elle comprenne que sa mère est partie plusieurs heures. Son rapport au temps n’est pas le même que le nôtre. Mais ça viendra : un jour elle la cherchera dans toute la maison et s’étonnera de ne plus la voir, un autre elle hurlera à peine sa mère aura-t-elle passé la porte d’entrée et plus tard encore elle se réfugiera dans ses bras et pleurera dès que je voudrai la prendre dans les miens.

L’homme a un an de plus que moi, son fils en a vingt-trois, ils vivent ensemble. Le fils passe de nombreuses heures à jouer sur Internet, l’article ne dit pas s’il travaille ni pourquoi il vit toujours chez son père ou encore pourquoi il n’est pas question de la mère mais en revanche ce que je viens de lire est d’une violence inouïe : le père, ne supportant plus de le voir devant son écran d’ordinateur, étrangle son fils, à mort.

Après le repas, Lapetite et moi regardons ensemble ce que conseille ce livre écrit par des allemands sur la diversification alimentaire. Jusqu’à présent, seule C. a nourri Lapetite même si je lui ai donné parfois quelques biberons du lait de sa mère, jamais rien d’autre. Elle ne connaît que l’odeur et le goût du lait maternel qui varie en fonction des plats qu’elle avale, la forme et la texture du sein. Elle a testé la tétine qu’elle a accepté immédiatement et n’a pas semblé être dérangée lorsque je l’ai installée sur mon bras pour la nourrir. Les yeux dans les miens, je n’y ai pas lu d’inquiétude, ce voile grisé que je perçois à d’autres moments, mais de la surprise et de la confiance. Jusqu’à présent Lapetite était allaitée. Avec la reprise du travail, il va falloir commencer à réfléchir à la suite. Car même si C. fera en sorte de la nourrir le plus longtemps possible je présume que, au-delà de l’organisation que ça induit, la fatigue va finir par l’emporter. Aussi parce qu’elle vient d’avoir six mois : elle peut continuer à être allaitée matin et soir mais dans quelques jours elle goûtera à d’autres saveurs, d’autres textures, d’autres plaisirs, à la cuiller.

Pendant la sieste de Lapetite je retourne une nouvelle fois la terre, plante chèvrefeuille, glycine, akebia quinata, jasmin, hortensia grimpant et je leur montre le chemin à suivre avant que la pluie ne vienne les baptiser. Branches et feuilles s’étirent, bâillent, s’étendent, respirent, saluent les voisines.

C. rentre, la journée s’est bien passée pour Lapetite et moi mais, pour elle, la reprise a été aussi éprouvante que redoutée.

Ce soir, sur l’ordinateur, je reçois une invitation à participer à une expérience assez angoissante. Dans Sortie en mer, un homme, caméra embarquée, (cet homme est censé être celui qui entre dans le film : moi à cet instant), tombe à l’eau. Je tombe donc à l’eau. Pour lui éviter de se noyer trop vite, pour m’éviter de couler à pic, je dois scroller (avec la roulette de la souris) le plus rapidement et le longtemps possible. Je sais d’avance que cet homme va couler (je vais me noyer) parce que j’ai lu un article avant de me jeter à l’eau. Le principe n’est donc pas de survivre (puisque la mort est certaine) mais de retarder l’issue fatale. Moi j’ai coulé en une minute et dix secondes. S’ensuit alors un conseil : en mer, il faut toujours porter un gilet de sauvetage... Le film est une commande de la marque Guy Cotten.

mercredi 23 avril 2014

Je fais le tour du quartier, en poussette. La nuit a été difficile, le jour l’est aussi, proportionnellement. Le quartier, je commence à bien le connaître. Quatre mois que je le quadrille, Lapetite contre moi ou dans la poussette. Quatre mois que j’apprends par coeur les numéros pairs et impairs des rues adjacentes, que j’attends une floraison, un nouveau graff, que je trouve toujours une photo à faire. Une photo de rien, un détail, un morceau du puzzle de ces jours de peu qui font partie des plus importants pour le petit d’Homme, qui paraissent insignifiants au regard de tout ce que le monde agite et brinquebale, qui le sont sans doute pour qui court après un tweet ou une liasse de billets virtuels, qui le sont sûrement pour mon semblable qui trime et s’arrache, qui m’en veut, me supporte de loin, me trouve courageux ou suicidaire, qui ne comprend pas qu’on puisse s’arrêter en chemin, qui compatit, me méprise, aimerait essayer, pour voir, et que sais-je encore. Quatre mois que je construis une carte, sans le vouloir, sans la chercher, dans le désordre, au hasard, une carte grandeur nature, fragment après fragment, en compagnie de Lapetite, de Legrand, de C., autour du petit sentier où nous nous sommes installés, où je plante des flèches, ici ou là, dans cette nouvelle vie mode d’emploi sans voisins au-dessus, en dessous ou dans la cage d’escalier.

En rentrant j’apprends que désormais, avec Google Street View, en zoomant sur un endroit photographié à différents moments et reprises par les caméras de la Google car, on accède aux photos des divers passages, avant et après la construction ou la démolition d’un immeuble, avant et après une catastrophe, par exemple. L’application a déjà tant de matière et tant d’archives que, plutôt que d’effacer ou de remplacer ses vues, Google a choisi d’injecter de la mémoire dans la carte en mouvement. À partir de ce jour, que nous soyons présents ou absents, même flous, même morts, Google nous montrera tel que nous avons été et là où nous avons vécu, pourvu que nous ayons été capturés, figés. Nous serons semblables aux ombres ou silhouettes sur les murs d’Hiroshima. Ainsi, par hasard, certains devineront quand nous serons morts, entre le troisième et le quatrième passage de la voiture, peut-être.

Cet après-midi, pendant la sieste j’ai planté les pieds de tomates-cerises et les herbes aromatiques. À peine la ciboulette, le basilic, le thym, la coriandre, le romarin, la verveine citronnelle étaient-ils en place que je les ai trouvés plus grands, plus épanouis, prêts à être consommés. Je me suis trouvé très doué. Alors j’ai écrit un peu pour contrecarrer ce sentiment exacerbé.

La nuit tombe, j’étale devant moi un maximum de ricordi, tenant en mains l’index que je continue de vérifier – le surligneur jaune indique que tout va bien, le vert qu’il faudra corriger le fichier. Je termine la lettre M.

jeudi 24 avril 2014

Cette nuit encore ressemblait à un peigne.

Maintenant j’erre dans le parc des Guilands que je connais par coeur. Lapetite peine à s’endormir. Sur la colline je regarde Paris en contrebas, les tours (Eiffel, Montparnasse,...), le bonnet blanc du Panthéon, quelques arbres du Père Lachaise à droite et les tours de Bagnolet, Vincennes sur la gauche, le rocher du zoo, Saint-Mandé, au loin les cheminées d’Ivry. Je suis out : sorti de la vie en ville.

Un homme, à la date du terme fixé par le gynécologue, est allé à la mairie déclarer et reconnaître son enfant, sans savoir qu’il était déjà né depuis plusieurs jours, sous X, la mère s’étant séparé de lui bien avant la naissance et ayant refusé de reconnaître le nourrisson. Comme le père avait dépassé les trois jours légaux, il a dû remplir tout un tas de papiers pour récupérer son enfant qui avait déjà été placé dans une famille d’adoption. Il a fini par obtenir gain de cause et a pu emmener son bébé chez lui. Cet enfant est désormais sans filiation maternelle et la famille d’accueil, sans enfant adopté.

Ricordi, l’index : lettre T.

J’avance à présent dans une ville étrange, celle où Budaï a atterri, celle où il ne fait que se cogner, de laquelle il ne peut et ne sait sortir, où il est pris dans les flux incessants et incompréhensibles, les mouvements interminables, où peu à peu il perd le nord, l’entendement, la raison et l’espoir aussi, lui l’homme des langues, le traducteur : lost in translation.

« (...) Il a dû atterrir à la maternité, autour de lui des centaines et des centaines de berceaux, dedans des nourrissons, tous langés en blanc. Les nouveaux-nés, à l’instar de la population adulte de la ville, représentent toutes les races humaines existantes, de la plus claire à la plus foncée, toutes les couleurs, tous les types, tous les faciès. Ce n’est pas l’unique salle qui en est remplie, derrière il y en a une autre, puis encore une troisième, des bébés, partout des bébés, des blancs, des noirs, des bruns, des jaunes, aussi dans le couloir, le long des murs, des petits lits qui n’ont pas trouvé place dans les salles. Dans certains lits il y a deux ou trois marmots, des jumeaux ou des triplés peut-être, ou simplement ils ont été réunis par manque de place. Puis d’autres pavillons, remplis aussi de poupons, et encore d’autres sans fin, et pendant ce temps des infirmières en blouse blanche entrent sans cesse en en poussant d’autres devant elles sur des brancards roulants, par dix ou par vingt, rouges de colère ou épuisés par leur naissance... Budaï aime les enfants, ils arrivent souvent à l’émouvoir. Mais jamais il n’en a encore vu autant, entassés, leur vue le trouble et même le terrorise. Il prendrait bien la fuite, il cherche une issue, pris d’une impatience croissante, ou au moins d’autres services exempts de nourrissons, dans une angoisse persistante : qu’adviendra-t-il de cette ville quand tous ceux-là grandiront et s’ajouteront à la foule ? (...) »

Ferenc Karinthy, Épépé, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, Zulma, 2013 (première édition en français, Denoël, 1999).

vendredi 25 avril 2014

Aujourd’hui, le Portugal fête les quarante ans de la chute de la dictature salazariste mise en place en 1933. Avant-hier, La Fabrique de l’histoire sur France Culture a diffusé une émission sur la Révolution des oeillets, à partir de témoignages, notamment de Mário Soares en exil en France au moment de la révolution et qui revient début mai 1974 dans un pays dévasté par plus de quarante années de tortures, enlèvements, surveillances, défiances, dénonciations. Pendant ce temps le Premier ministre ukrainien accuse la Russie de vouloir une troisième guerre mondiale.

Ricordi, fin de la vérification de l’index. Il me reste à reprendre toutes les corrections sur l’ordinateur avant d’envoyer le fichier définitif à l’éditeur.

Après avoir bercé Lapetite, j’apprends ce soir la mort du trompettiste de Kat Onoma, Guy « Bix » Bickel. Triste, je retourne dans La Chambre et passe une partie de la soirée à ré-écouter ce groupe découvert quand j’étais lycéen et que j’ai suivi sans relâche jusqu’à sa séparation, continuant aujourd’hui encore de m’intéresser, avec une fidélité quasi obsessionnelle, aux projets de Rodolphe Burger, qu’il soit seul ou accompagné.

« dans ma chambre vous croqueriez une pomme petite vous tremperiez / dans le thé des langues de chat / en silence / et après le débat comme dit casanova / fronçant les sourcils vous diriez / c’est bizarre // car vous n’auriez qu’un mot à dire / dans la rue la journée / pour vous servir d’acolyte j’aurais mon parapluie qui sait ? // dans ma chambre vous croqueriez une pomme petite vous tremperiez / dans le thé des langues de chat / en silence / et après le débat comme dit casanova / fronçant les sourcils vous diriez / ç’a été ? // car vous n’auriez qu’un mot à dire / dans la rue la journée / si seulement il vous en disait. »

Kat Onoma, « La Chambre » in Far from the pictures (texte de Thomas Lago, musique de Kat Onoma).

Je quitte La Chambre pour rejoindre la mienne où Budaï, lui, cherche toujours à sortir de Babel l’éclatée.


Carnet de notes d’un congé parental d’éducation qui a débuté le 15 février 2014, publication légèrement décalée dans le temps.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 16 juillet 2014