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Laurent Herrou | Avant | 28 juillet 2003

Le plâtre, qui me semble compressif. Sensation de gonflement du bras, de mauvaise circulation. La chaleur, sans doute. Face à Manu, au café, malaise : la vision se trouble, sueurs froides. Je lui dis : on peut sortir, s’il te plaît ? Il demande si je suis sûr de ne pas tomber dans les pommes au milieu de la rue, je ne suis sûr de rien, je le rassure néanmoins. Je le quitte à l’angle d’une rue, pour rentrer à la maison – lui descend à la mer, retrouver des amis. Jean-Pierre m’accueille, patience. J’appelle le Pavillon Grinda, je suis mis en attente, la femme, que je reconnais être celle qui m’a reçu le premier jour, explique la marche à suivre à un patient, cela prend du temps, elle s’énerve, il y a du monde, elle reprend l’appareil : c’est pour quoi ? Aboyé. Je repense à l’accueil de la librairie, je me dis que, entre une librairie et un hôpital, il y a une différence. J’explique mon cas, elle dit qu’il faut venir, qu’elle ne peut rien faire au téléphone, elle ajoute : si vous venez ce soir, c’est avant dix-neuf heures, et : il y a beaucoup de monde. Je raccroche en me disant que l’on n’est pas chez le coiffeur. Jean-Pierre essaie : viens, on y va… Je refuse, j’avale un quart de Lexomil, je remue les doigts, il n’y a pas d’engourdissement, vague fourmillement peut-être, pas de changement de couleur des extrémités, il y a juste cette sensation d’étouffement et le sang qui s’effondre dans les vaisseaux, lorsque je lève le bras, qui emporte la vie, la redistribue, tue le membre. Je sais que j’exagère, Jean-Pierre dit : tu ne penses qu’à ça, aussi… Je sais. Le bras était cassé, à Villequiers, quand je ne pensais qu’à ça comme il dit, que je luttais contre moi-même, persuadé d’être une mauviette – que je suis peut-être – parce que j’avais mal. Tenir une semaine : dans le pire des cas, il y a peu de chance qu’il faille m’amputer, même si la circulation est mauvaise. Tenir une semaine : dans une semaine, ils enlèvent le plâtre. Jean-Pierre dit : on va acheter des glaces, et dans les rayons de Picard, le bras désenfle, fraîcheur du lieu. Je déteste l’été, c’est de pire en pire. Plus : la douleur brusque, parfois, comme si le sang luttait dans les veines. Ne pas penser.
Ne pas y penser.
Je me suis branlé dans le noir, hier soir, dans la chambre, Jean-Pierre travaillait dans la cuisine, j’ai joui entre mes doigts, recueilli le sperme sur mon ventre, l’ai avalé, le reste a séché entre mes poils, et je me suis endormi, calmé.

23:30.
Parfois : aller se coucher, tout simplement.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 28 juillet 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le samedi 21 septembre 2013