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Laurent Herrou | 25 octobre 2003

Café Le Moulin Joli, place des Terreaux.
J’attends Manu.
Les filles sont arrivées comme prévu, ce matin, et nous n’avons pas eu la chambre escomptée à l’Hôtel Iris. Jean-Pierre en a trouvé une dans un autre deux étoiles, le Saint-Vincent, sur le coup ça m’a contrarié, le quartier ne me plaisait pas, et ma contrariété l’a contrarié lui, de sorte que j’ai pensé que ça ne collerait pas entre nous, qu’il y aurait du grabuge. Mais non : on a réussi à désamorcer, lui avec un grand sourire soudain, et j’ai trouvé extraordinaire qu’à son tour Jean-Pierre parvienne à cela, à changer d’humeur en un quart de seconde comme je le fais moi-même.
Jean-Pierre, en ville, sans moi ; j’attends Manu au café du Moulin Joli. Place des Terreaux. C’est un café où nous sommes venus déjà, Jean-Pierre et moi. Il m’a dit plus tôt : on change d’heure demain, je lui ai rappelé que la dernière fois déjà, nous changions d’heure, à Lyon, nous avions oublié que l’heure avait changé, nous prenions le café tranquillement à la terrasse d’un café alors qu’il était temps de quitter la chambre d’hôtel, nous nous étions platement excusés ensuite mais la nana avait l’habitude disait-elle, tout le monde oublie le changement d’heure. On change d’heure cette nuit, heure d’hiver. À Lyon il fait un temps merveilleux, mais très froid. Je suis ravi, pour ma part, il pourrait faire encore plus froid, cela m’irait quand même. Les filles se couvrent, se recouvrent, Jean-Pierre porte deux pulls sur un tee-shirt long, moi avec mon débardeur, et mon pull unique, je fais montre de bravoure, voire de folie – Cécile passe la main sous mon pull, sent ma peau, elle frissonne.
Je voudrais me détendre – mais chaque fois que je sors l’ordinateur dans un lieu bondé, j’ai la sensation que tous les yeux sont sur moi, et je panique un peu. J’ai cette angoisse, fréquente, d’avoir trop : l’ordinateur comme un signe de décalage, la preuve de mon argent (argent que je n’ai pas). Je crois que mon père, à l’inverse, tire une grande joie à faire étalage des choses qu’il possède. Moi je voudrais rentrer sous terre. Je voudrais aussi pouvoir me détendre, me dire que je ne suis pas illégitime : je suis un écrivain, j’ai le droit d’écrire dans un café. C’est mon rôle.
On est passé à État d’Esprit, la librairie gay de Lyon, j’ai proposé à Isabelle Bourguignon, sa responsable, d’organiser une dédicace, elle a pris mes coordonnées, dit qu’elle m’appellerait si elle était intéressée – après lecture du livre. J’ai eu un contact franc, normal, je crois, je crois, je ne suis sûr de rien, tandis qu’elle riait avec le vendeur, un peu plus tard, j’ai pensé qu’elle se moquait de moi, mais j’ai voulu ne pas en faire cas, ne pas me refermer. Être légitime aussi comme écrivain : je suis un écrivain, j’ai écrit à présent, et bientôt, deux livres. Deux livres parus.
Laura.
Femme qui marche.
C’est un drôle de titre pour un roman gay, a plaisanté Isabelle Bourguignon, je lui ai répondu que déjà, le premier… Elle m’a souri. Isabelle Bourguignon, État d’Esprit. Elle a dit : Kinu m’a parlé de vous, la semaine dernière. Et puis elle est passée au tutoiement. Je ne vais pas recommencer avec le tutoiement. Ce que je pense du tutoiement. Surtout dans ce contexte-là.
Henri me vouvoie lui.
Mais d’Henri, H&O, pas de nouvelles depuis le dernier échange de mail. Depuis : « Ça part à l’imprimerie en début de semaine prochaine. » Rien encore, peut-être un e-mail. Je ne me connecte pas, je n’essaie pas. J’essaie de ne pas y penser mais je ne pense qu’à ça.
À la Fnac j’ai demandé combien ils en avaient pris, à Lyon. Trois. Trois, c’est ce que l’on fait habituellement, avec les titres que l’on ne connaît pas. On peut aussi n’en prendre qu’un, on peut aussi faire l’impasse. On a le droit. Trois c’est peu, mais c’est mieux que rien. Le gars, gentil, a dit : on le mettra en évidence. J’ai souri, je sais ce que l’on répond aux auteurs anxieux qui viennent voir si leur bébé est arrivé. Je fais pareil, la même phrase.
Ce n’est pas un discours d’entreprise.
On pourrait aussi ne rien dire, ou envoyer péter.

0:50.
Ou minuit moins dix, le changement d’heure.
La nuit, à l’hôtel Saint-Vincent.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 25 octobre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 8 décembre 2013