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Avant | 19 juin 2003

Jean-Pierre a appelé la Fnac dans la matinée d’hier pour m’apprendre qu’il y avait une enveloppe des éditions H&O, postée de Béziers le 6, une lettre suivie – je me suis demandé, et ai failli leur demander en leur répondant, quel était l’avantage d’une lettre suivie : apprendre que du 6 au 18 elle avait dormi dans un entrepôt avignonnais ? J’ai été heureux tout de suite, j’ai dit, pour la forme : ils me renvoient le manuscrit… Jean-Pierre décrivait une grosse enveloppe. En vérité il y avait le contrat plié en deux, en deux exemplaires. Je n’ai rien pu dire au boulot, je savais qu’il fallait que j’en aie le cœur net avant de pouvoir annoncer quoi que ce soit.
Dès le pas de la porte, vers six heures et demie, la lettre m’est apparue, elle me faisait face : j’ai pissé, j’ai essuyé mon visage dégoulinant de sueur, Jean-Pierre trépignait, et j’ai ouvert. J’ai lu de façon compulsive les termes du contrat, attrapant ça et là telle ou telle information, sans m’attarder, sachant que je le relirais plus tard, après la douche, calmé. Ce que j’ai fait : 8% sur les ventes jusque 5 000 exemplaires vendus, premier tirage à 1 500, 15 exemplaires à l’attention de l’auteur, 50 en service de presse. Pas d’à-valoir. Jean-Pierre a dit : tu ne touches rien ?! Je te quitte… On a ri. Il a dit : c’est une petite structure, tu sais, il a dit : tu n’as pas trop le choix. Je le savais, ça m’allait, je ne cours pas après l’argent, mais la reconnaissance. Claire m’a appris que chez Ardisson samedi dernier, il y avait eu Angot et Jean-Marc Roberts, juste après Eva Bravo, lorsque nous étions allés nous coucher, Jean-Pierre et moi. Qu’ils avaient fait leur numéro, le classique. Je disais à Claire que nous irions sans doute à la lecture de Pourquoi le Brésil ? en Avignon à la fin du mois de juillet, après je n’en ai plus eu envie. Il faut me libérer – en même temps : pourquoi m’en priver ? Le 5, outre la Gay Pride à Marseille, il y a une lecture de Hubert Colas. Maintenant que je signe le contrat (je ne l’ai pas encore fait, je me réserve pour demain matin, cérémonieusement, avant de le poster) je suis prêt à affronter les autres. J’ai envoyé un mail à Kinu à propos des photos de l’exposition de Lyon, j’ai écrit en conclusion : « Je signe chez H&O. » Je n’ai pas ouvert le compte AOL, je sais de temps en temps privilégier les priorités. Hier on a évoqué l’ouvrier magnifique qui travaille dans notre immeuble, je bandais en m’endormant auprès de Jean-Pierre qui me caressait le sein gauche, on en a parlé aux filles, Françoise et Jackie, dans la soirée d’hier, Jean-Pierre se plaignait des travaux, j’ai dit à Françoise : on vit un peu tes Dunes au clair de lune… Jackie a demandé : ils sont beaux au moins ? J’ai raconté le débardeur jaune dans l’entrée hier matin, et les muscles saillants, les bras bronzés, le visage carré. Jean-Pierre me frappait avec son Libé tandis que nous remontions vers l’appartement, et que je soupirais ostensiblement, après la vision du corps de l’ouvrier – qui nous regarde intensément, lui aussi, à chaque passage, me suit parfois jusqu’à la porte d’entrée, n’outrepasse rien, attend, semble-t-il. Mais je peux tout aussi bien me tromper…
Ce matin j’ai pris le tuyau d’arrosage qu’il laisse traîner dans la cour pour débarrasser ma voiture (Jean-Pierre dirait : mon épave) de la poussière qui s’y accumule depuis six mois. J’ai imaginé des phrases idiotes : il est long, votre tuyau ? Ou : je peux me servir de votre tuyau ? Mais il n’y avait encore personne, il était sept heures du matin, hier en rentrant de chez les filles, à minuit et demie, on ne trouvait plus de places pour la voiture, on s’était garé sur le trottoir d’en face, sur Gambetta, j’avais dit : je me lèverai, tu verras… Ce que j’ai fait. J’ai acheté des brioches. J’ai lavé ma voiture. J’ai pris ma douche. J’ai avalé mon Propécia. J’ai envoyé des mails (H&O, Kinu, Nathalie). J’ai écrit le journal.
Il est 8:15, Jean-Pierre prépare le petit-déjeuner.
Je vais bien.

J’ai donc passé quatre-vingt neuf minutes sur internet. Je suis rentré à la maison, Jean-Pierre allait à S.I.S., je sortais à six heures de la Fnac, je l’avais accompagné ; ensuite je devais retrouver Séverine pour aller au ciné, mais il y avait un message sur mon portable à propos de la soirée et du mal de tête qui l’avait tenue toute la journée et qui, allant s’accroissant, l’obligeait à annuler. Je suis rentré lentement, j’ai acheté du pain, je me suis dit : cool. Je me suis dit : tu rentres, Jean-Pierre avait dit qu’il y avait une lettre de ma tante, une lettre de Verticales (pas un contrat ce coup-ci ! disait-il, en effet, c’était le refus de Vice de forme), je me disais : tu rentres, tu te sers un verre, tu mets de la musique, tu regardes les mails, tu… Je suis rentré, ouvert la lettre de Verticales, constaté le refus, allumé l’ordinateur, connecté AOL. Il y avait onze mails, rien de Paul. Il y avait des photos, j’ai été déconnecté, j’ai connecté le compte sage, trois pubs, le second, vingt pubs, revenu sur le compte cul : Paul se connectait aussi. Je suis resté quatre-vingt neuf minutes. Je ne crois pas que l’on va s’entendre, Paul et moi. Je lui ai dit pour le prochain livre, il a écrit : « Je suis heureux que tu partages ça avec moi », j’ai commencé à déblatérer sur l’importance que je voulais qu’il prenne dans ma vie, je me suis noyé dans mon extrémisme, il a dû avoir peur, il a écrit à un moment donné : « Je n’y ai pas vraiment réfléchi, en même temps je travaille sur mon projet, tu comprends. » Je me suis dit : holà ! Je me suis dit : allez, arrête… J’avais parlé de l’autre homme avec qui je conversais en même temps qu’avec lui, j’avais dit que je bandais, que je me branlais, que j’avais envie de le lui dire, qu’il le comprenne, il avait semblé froid soudain, il avait nié ensuite, puis : « Tu es fâché ? » Lui. Moi : « Non. » J’ai écrit : « J’étais bien dans tes bras », il a répondu : « Je vais te laisser. » Je redescends tout seul, je ne suis pas amoureux, je n’ai jamais dit que je l’étais. J’avais envie d’un truc spécial, il faut arrêter de vouloir des trucs spéciaux, de vouloir que les gens soient exceptionnels. Ce n’est pas parce que moi je le suis… Moi je le suis, oui, oui tout-à-fait. Je suis exceptionnel, je voudrais pareil. Idem. Même niveau. Il y a Jean-Pierre : pareil, idem, même niveau MAIS le sexe ! Je suis hypersexuel – franchement vous auriez du bromure ? Non mais franchement… Sinon, Jean-Pierre : c’est exceptionnel. Ça dure depuis sept ans, je ne m’ennuie pas une minute. Sauf lorsque l’on croise l’ouvrier et que j’aurais (j’écris bien : j’aurais, conditionnel) envie de le mettre dans notre lit, et que Jean-Pierre, pas chaud. Pas net. Pas sûr. Pas prêt. Pas son truc. Pas envie. Mais vas-y toi… Et : ne reviens pas.
Non.
Non, je reste. Je reviens, je reste. Je n’y vais pas : je reste. Je me branle. Quatre-vingt neuf minutes. Et Paul qui n’est pas vraiment exceptionnel. Mais qui l’est ?
Je n’ai pas signé mon contrat.
J’ai écrit à Kinu. Je l’ai dit à Manu et à Séverine à midi. A Jackie et Françoise hier soir. À Paul par mail.
Je n’ai pas signé mon contrat, j’ai dit à tous ces gens : j’ai signé hier pour le prochain. En vérité, la signature du contrat dira que j’ai signé le 10 juin 2003 avec H&O. Pour Femme qui marche.
Tu te rends compte, Laurent ?
Femme qui marche va devenir un livre, un vrai !
Je souris.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 19 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 23 juin 2013