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Avant | 25 mai 2003

Très surpris par la date, je pensais que l’on était le 23. Le 25 mai, c’est-à-dire que c’est foutu pour l’Ampoule. C’est foutu, je continue à imaginer un appel, dans la semaine à venir : ne vous fiez pas aux dates, on aime beaucoup votre texte… Mais ne rêvons pas. C’est foutu, c’est clair. Pas eu d’appel de l’Ampoule, pas eu d’appel de H&O – c’est même à croire qu’ils n’ont peut-être pas reçu (mais le gars avait dit : donnez-nous trois mois pour une réponse… Disons que, dans ma grande humilité, je pensais que mes manuscrits allaient tellement les scotcher qu’ils me donneraient une réponse dans les trois jours). À côté de la plaque, comme d’habitude. Il y a un Dictionnaire des Cultures Gaies et Lesbiennes qui sort le mois prochain chez Larousse, un client me le demandait il y a quelques jours, je n’en avais pas entendu parler, mais un article dans Têtu donnait des détails, parlait des auteurs cités dans le dictionnaire, je me suis demandé si j’avais une chance d’y être mentionné, si Le Rayon allait être cité, Dustan bien entendu, j’ai demandé à Michel dans un e-mail envoyé ce matin si lui-même croyait que l’on s’y retrouverait – ma façon à moi de savoir si par hasard Larousse (ou Didier Eribon, à l’origine du projet) l’avait contacté. Je suis toujours à courir après ma propre gloire, en même temps hier soir, je me disais que je commençais à prendre du recul par rapport à la télévision, aux médias, je regardais Ardisson parler du livre du bagagiste d’Orly injustement accusé d’avoir eu un lien dans une menace d’attentats sur les aéroports de Paris, et le type disait : je l’ai écrit etc. Je me disais, dégoûté, que les mots avaient plusieurs sens : écrire, et : écrire, je me noie dans le Camille Laurens, qui écrit sans aucun doute, je retrouve des phrases, des sentiments, des impressions de Sois honnête, l’adultère et l’envie de quitter, l’amour fini, l’amertume de l’autre (Yves / Jean-Pierre), Camille Laurens raconte aussi que Carnet de bal a été acheté par Hollywood, pour Stephen Frears et Nicole Kidman. La célébrité… lui dit quelqu’un dans le livre, je me dis que ça pourrait arriver, tout peut arriver, Ozon pourrait lire Laura, et avoir envie d’adapter L’autre Paul, à défaut d’autre chose à lire, Salducci a écrit des tas de conneries dans ses e-mails, je repense à : « Si tu crois qu’il est facile pour toi de publier un second livre… », ce connard m’a quand même refusé quatre manuscrits – dieu que je suis rancunier ! – je lis, je rêve, j’ai envie de, je crois et ne crois plus, j’ai écrit à Michel que j’y croyais toujours, justement, que je n’abandonnais pas, pourtant, depuis l’appel de Kinu, en début de semaine, il n’y a rien eu, je me dis qu’il est débordé, pas le temps, qu’il veut : prendre son temps, je me dis : rien ne veut rien dire, et : travaille la suite, bordel !
Klaxons sur Gambetta, le chien de la voisine d’en-dessous s’est mis à aboyer puis s’est tu. Je suis seul à la maison, Jean-Pierre chez sa mère, moi c’est pour ce soir. On voulait aller voir Dogville, le Lars Von Trier, séance dix-sept heures trente pour trois heures de film, j’ai accepté l’apéro chez ma mère, j’ai peur, en permanence, d’aller chez ma mère, j’ai peur d’aller chez les parents, j’ai peur d’être en face d’eux, j’ai peur de moi, hier soir je me suis dit qu’il faudrait peut-être la psychanalyse, encore, et creuser, fouiller, piocher, pourquoi, pourquoi soudain, devant l’Eurovision, devant France 3, les résultats, j’ai pensé aux parents, à regarder l’Eurovision en famille, avec Jean-Pierre, et l’idée m’a tout de suite dégoûté, je me suis dit : jamais, je me suis dit : jamais, en famille avec Jean-Pierre, chez mes parents, je me suis dit : alors, tu leur en veux pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas accepté au début, et que c’est trop tard ? Parce que tu es incapable, toi, aujourd’hui, d’accepter qu’ils acceptent, et que c’est trop tard ? Parce que l’idée d’être en famille te révolte – pourtant : les tantes, les cousins, la Bretagne, Paris… ? Mais : pareil chez mon frère, l’impossibilité, l’inconfort, incompréhensible, le malaise, l’étincelle, le baril de poudre toujours prêt à exploser… Que sais-je ? Ce soir, apéro chez ma mère, qui m’oblige à remettre en cause notre séance de Dogville, on ira voir le Ozon à la place, aux Variétés, à côté de chez mes parents, on descendra ensemble, Jean-Pierre et moi, puis je le quitterai pour aller retrouver mes parents, mon père est passé au magasin vendredi soir, j’étais attendu par Jackie qui venait me chercher à la maison pour aller au spectacle de Jean-Pierre (en ai-je parlé ? Non, je ne crois pas), mon père est passé, il avait oublié sa carte de crédit Fnac, il a demandé : tu peux prendre mes achats ? C’était un DVD (le dernier James Bond) et une BD pour lui, j’ai dit : ok, on s’est retrouvé en bas, à la sortie, il a demandé : je te dois combien ? J’ai dit : rien… Il a dit : mais non, je ne… J’ai dit : fallait y penser avant ! J’ai quand même trouvé des excuses qui justifiaient le cadeau, j’ai dit : le DVD en remplacement du De Funès que je n’aurai jamais pour maman, et la BD en avance pour la fête des pères… J’ai une bougie, deux bougies, dans un sac Habitat, pour ce soir, Jean-Pierre a acheté un immense bouquet de fleurs pour sa mère, des roses superbes, il était gavé à l’idée du déjeuner, surtout des courses à faire, et le monde en ville (klaxons sur Gambetta), moi l’idée d’acheter des fleurs me révulse, me retourne l’estomac, ça a à voir avec l’amour, filial, maternel, l’amour tout court, ce sentiment improbable et obligatoire, qu’il faut ressentir, je ne dis pas que je ne ressens pas une forme d’amour envers ma mère, et mon père, je dis que ça me retourne l’estomac, je ne comprends pas pourquoi, d’où : la psychanalyse, encore, peut-être… ?
Violette Kazakoff avait une voix déchirante, et monopolisait l’attention, la musique emportait la scène, les enfants parfois apparaissaient entre les déplacements de l’actrice que je suivais, j’écoutais mon texte, que je trouvais pauvre, Violette l’avait accaparé, saisi, elle l’avait internalisé, le recrachait à sa façon, c’était à la fois très déchirant et très étonnant, hypnotisant, ses cris, mes mots dans ses cris, certains mots que je reconnaissais, d’autres que j’étais sûr de n’avoir jamais écrits, Jackie à la fin m’a dit : ton texte, c’était magnifique… Violette : merci pour ton texte magnifique, ce cadeau… Françoise : c’est ce texte-là que tu vas travailler avec Marguerite ? Véronique Pépin, un pouce en l’air, et le poing qui se serre, le coude qui descend vers le bas, comme une pompe, la victoire (je décris bien le geste ?), Jean-Pierre : tu as aimé ?
Oui, je t’aime.
Il porte aujourd’hui le tee-shirt que je lui ai offert à Montpellier. Il est beau, se sent vieux, il est tellement plus beau que tellement de gens qui se sentent jeunes, il y a une publicité pour Christian Delagrange, à la télé, mon idole d’enfant, mon fantasme quand j’avais dix ans, devenu un vieux beauf moche, triste, pathétique (reprise de Femmes, je vous aime, au secours !), j’ai dit que franchement, on ne pouvait pas avoir confiance dans la jeunesse, vu ce que ça devenait en vieillissant, peut-être y a-t-il de cela, dans mon choix des hommes mûrs, avoir déjà le résultat, savoir déjà ce qu’il en est, ce qu’il en reste, être étonné, être amoureux, être séduit, être admiratif, oui, admirer, les corps, la force de l’expérience, des marques, le passé, vivre dans leur présent, qui est une somme de passés qui ne sont pas le mien, les aimer, t’aimer, pour cela : ta vie.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 25 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 2 juin 2013