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kwakizbak #4


 
 
Personne n’a vu grandir Kwakizbak, on me dit encore ça parfois. Mais c’était chose impossible, dois-je toujours répondre, vu qu’il n’avait aucune logique de croissance. Pas de poussées dentaires non plus ni de coliques du nourrisson. Et puis qui me croira si je prétends qu’à la naissance il savait déjà tailler la peau à vif, transformer un clavier AZERTY en QWERTY, trancher du cardinal, mâcher du gris, frotter son lard contre celui de ses rêves, mastiquer les lézardes, serrer le vent, déjeuner en paix, glavioter, qu’il se tenait debout, ouvrait et fermait des balises html, jouait admirablement du xylophone et du tuba, parlait plusieurs langues – rares et souvent mortes – et pouvait fumer de la ganja tout en récitant sa table de multiplication ? Difficile à suivre, Kwakizbak a pourtant toujours été autonome.

À l’âge de cinq ans, quand il tombait malade, il sortait son long manteau ainsi que son masque à faire hurler les pucelles. Dans un angoissant courant d’air il s’en allait détrousser un médecin de campagne, s’emparait de ses ordonnances vierges qu’il remplissait lui-même et partait récupérer ses traitements chez le dealer de garde.

Ses cheveux en revanche auraient demandé davantage de soins mais dès qu’on s’en approchait d’un peu trop près une mante religieuse, une chauve-souris ou une mygale se jetaient sur nous – un serpent à sonnette (une fois), une colonie de fourmis rouges (deux fois). Si un écosystème est un complexe dynamique composé de plantes, d’animaux, de micro-organismes et de la nature morte environnante agissant en interaction en tant qu’unité fonctionnelle, alors on peut aisément parler de la présence d’un écosystème dans la chevelure de Kwakizbak et, désormais, chacun pourra mieux comprendre pourquoi l’idée de raser cette jungle a été plus d’une fois abandonnée – Kwakizbak n’aurait pas hésité à alerter toutes sortes d’associations de protections des espèces animales et végétales, les écologistes, les naturalistes, les naturistes, les naturopathes, les philanthropes ou encore les amateurs de dreadlocks et de pithécanthropes.

N’empêche que personne ne l’a vu grandir, me répète-t-on.
Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pourquoi à moi ? Je ne suis pas son père, dois-je préciser à chaque fois.

— Alors que faites-vous là ?

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 30 novembre 2009