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kwakizbak #44


 
 
Kwakizbak passe régulièrement d’un jardin de la vieille ville à un autre, son banc vert-de-gris sur le dos. Les ampoules rouges dans la nuit sont devenues ses miroirs. Là se reflètent la mémoire de ses origines troublées et son corps soluble.

Un dessinateur en mal d’inspiration se prend d’affection pour lui. Dès qu’il a vu Kwakizbak il s’est souvenu d’une bande dessinée qu’il avait souvent lue quand il était môme, une série dans laquelle un type drogué à mort depuis sa naissance passe son temps à transporter des menhirs sur son dos, menhirs avec lesquels parfois il se met à jongler, menhirs qu’à d’autres moments il pose avant de s’envoyer en l’air avec deux ou trois sangliers sadomasochistes et quelque centurion intrépide ou en manque de sensations fortes. Il comprend qu’il tient là quelque chose. À partir de ce moment il ne lâche plus Kwakizbak, il le suit partout et le croque du matin au soir. La nuit le papillon s’affole, le type rentre chez lui et planche sans relâche. Il propose sa série à un éditeur qui se frotte les mains. Le succès est immédiat. Avec Le banni du quartier de la Butte, Le meurtri des remparts ajourés et Le rejeté de la vigne folle, le dessinateur s’offre une maison sous-marine. De son lit il reçoit les blogueurs, les palmes de ses pairs et contemple les amants de sa femme en train de se faire dévorer par toutes sortes de prédateurs télévisuels. Devenu the place to be, sa maison ne désemplit pas. Lors des repas toujours bien arrosés, il promet à ses convives que le poisson bleu et jaune qui les lorgne derrière la vitre n’a pas de liens de parenté avec celui qu’on vient de leur servir. Pour preuve celui-là est carré.

Pendant ce temps et quelques dizaines de mètres au-dessus de toutes ces têtes, Kwakizbak continue de transporter son banc de poisse. Et s’il se prend parfois à rêver d’une planète rouge autour de laquelle son banc volant tournerait sans fin, la matin l’envoie à chaque fois valdinguer dans le square d’en face à la recherche d’une histoire de moins à raconter.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 4 mai 2010