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corderie (journal) #7

« Les enfants procurent beaucoup de joie et tout ce que l’on en dit, mais ils font aussi beaucoup de peine, tout le temps, et je ne crois pas que cela puisse changer, pas même lorsqu’ils seront grands, ce que l’on dit moins. Tu vois leur perplexité face aux choses et cela fait de la peine. Tu vois leur bonne volonté, lorsqu’ils ont envie d’aider et d’y mettre du leur et qu’ils n’y arrivent pas, et cela te fait aussi de la peine. Leur sérieux t’en fait, leurs plaisanteries élémentaires et leurs mensonges transparents t’en font, leurs désillusions comme leurs illusions, leurs attentes et leurs petites déceptions, leur naïveté, leur incompréhension, leurs questions si logiques, et même leurs mauvaises intentions éventuelles. Tu en as en pensant à tout ce qui leur reste à apprendre, au si long chemin sur lequel ils s’engagent et que personne ne peut faire pour eux, même s’il y a des siècles que nous le faisons et que nous ne voyons pas la nécessité pour tout un chacun qui naît de devoir recommencer depuis le début. Quel sens cela peut-t-il avoir que chacun passe, plus ou moins, par les mêmes épreuves et les mêmes découvertes, éternellement ? » (Javier Marías, Comme les amours, Gallimard, 2013)

 
 
C. feuillette les journaux et magazines achetés ce midi à Loix, la main posée sur son ventre : elle dit ne pas trop souffrir de la chaleur. De temps en temps j’y pose la mienne que je déplace de la droite vers la gauche, attends un signe, recommence, attends, vais en haut ou en bas, paume à plat, toujours. J’ai l’impression de danser avec la petite qui répond à mes appels en donnant à chaque fois un ou plusieurs petits coups à l’endroit où ma main s’est arrêtée. C’est un jeu de piste ou celui du chat, un tourbillon, un vertige qui me prend quand je l’imagine s’étranglant avec le cordon à force de roulés-boulés. Les coups ne se ressemblent pas, certains sont plus sourds que d’autres, tout dépend si elle vient y cogner sa tête, ses pieds ou ses fesses. Les prisonniers font ça aussi pour ne pas se sentir seuls.
J’avais oublié les formes que peuvent prendre le ventre d’une femme enceinte en fonction des déplacements du fœtus mais c’est revenu très vite. Le moment de la surprise passée je me suis souvenu des gestes, des rituels, des mots, des chansons et, saisi par mon profond attachement pour cette enfant qui n’est pas encore née, j’ai feint d’oublier ma posture ridicule – cette façon qu’ont les couples pendant la gestation de parler et de caresser leur progéniture utérine en faisant abstraction des autres.
La petite a encore de la place. Dans quelques semaines elle se retournera, se positionnera, s’apprêtera à plonger la tête la première dans la piscine vide, la lumière crue et les bruits du dehors, ce dehors qui deviendra son nouveau dedans. (C’est effrayant et excitant ce sentiment de mettre au monde une mortelle.)

Je suis bouleversé mais je n’ai pas peur, pas ce jour.

Mon fils joue à quelques mètres de là, seul mais accompagné de tout un tas de personnages, d’histoires, de défis à relever, de mondes à peupler et à dépeupler, de solitudes à gagner, de mouches à tuer. Il grandit très vite, depuis quelques mois il se sent déjà devenir un grand-frère, lui aussi attend sa sœur. Il ne sait pas ce qui l’attend et je crois que j’essaie déjà de trouver les mots qui le réconforteront lorsqu’il se rendra compte que sa petite sœur répondra à ses invitations par des gazouillements et des borborygmes, lorsque ses nuits seront remplies de cris et de pleurs, d’odeurs de lait caillé et d’emmerdements, lorsqu’il se retrouvera encore et toujours seul avec ses dinosaures étêtés et ses bonshommes démantibulés alors qu’il imaginait pouvoir jouer et courir et sauter et danser et chanter et faire toutes les conneries du monde avec elle du matin au soir.

Je regarde à nouveau le ventre de C., son nombril saillant, et je pense au soulagement que ça doit être pour une femme d’être dégagée de ce poids au bout de neuf mois, au sentiment de perte aussi.

Soudain un prénom surgit comme d’une penderie alors on l’essaie hors de la cabine, on le mâche, on le retourne dans tous les sens, parfois on le met de côté sur la pile informe ou on le repose sans même l’avoir enfilé, on ne le choisira pas sur un coup de tête.

Des mouches et toutes sortes d’insectes s’agitent autour des algues rejetées par l’océan. Mon fils leur donne des coups de pelle. Des mouettes et des aigrettes passent et repassent, plus tard un zingue rouge qui tire derrière lui une banderole publicitaire pour les spectacles du Puy-du-Fou (j’avais oublié ces attractions de bord de mer qui font lever la tête des petits comme des grands) quand ce n’est pas un Canadair ou un hélicoptère de la gendarmerie.

J’ai conscience que je pourrais prendre tous ces éléments et les transplanter ailleurs, dans un autre décor, un autre temps, que ce que je décris a été vécu, écrit et lu mille fois et n’intéresse que celui qui l’éprouve. Alors pourquoi l’écrire ? Pourquoi étaler ce bonheur familial de carte postale et d’images télévisées puisqu’il n’y a aucune particularité ici ? Pourquoi ne pas taire cet apaisement d’un été ? Pourquoi ne pas le garder pour soi ? Mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas écrire que pour une fois il est rassurant de savoir qu’une même scène a déjà été vécue par soi ou des millions d’autres personnes ailleurs qu’ici et en d’autres temps ? Pourquoi ne m’autoriserais-je pas à écrire qu’à ce moment précis je ne semble pas troublé de faire partie d’un ensemble flottant où disparaître, me fondre, me dissoudre, sans avoir l’impression d’être basculé ni bousculé par mes propres images ou angoisses, où me laisser gagner par la douceur d’un moment, où regarder, penser, faire des associations, laisser les peurs sous le sable, les yeux mouillés sécher au soleil, les craintes se faire bouffer par les poissons et les crabes ?

Je ne me sens pas vide, je ne suis pas plein non plus, j’évolue dans un entre-deux où je relie chaque point que le hasard a posé jusqu’à voir apparaître une figure, un visage, loin de l’ombre. C’était d’ailleurs mon jeu préféré lorsque j’étais enfant, mon meilleur souvenir de vacances et de salles d’attente.

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : mercredi et/ou week-end

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 11 septembre 2013