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corderie (journal) #9

Nous attendons notre tour en compagnie de quelques dizaines d’autres clampins dans notre genre (140.000 visiteurs par an ici) : C. nous tient compagnie un temps mais n’aura pas le souffle nécessaire pour grimper les 257 marches du Phare des Baleines, notre fils lui est excité. Vingt minutes plus tard nous entrons tous les deux dans le ventre octogonal d’un des veilleurs de la côte Atlantique qu’on a allumé pour la première fois en 1854, année où, sorti d’un autre ventre que la terre, l’auteur du poème qu’on dit perdu, Les Veilleurs, a lui aussi commencé à lancer des signaux jours et nuits. Sans compter les marches, nous commençons tranquillement notre ascension le long de sa colonne vertébrale en spirale. Je remarque très vite que mon fils a moins le vertige qu’auparavant (contrairement à moi dont le phénomène a tendance à empirer depuis quelques années, depuis sa naissance je crois) et s’il demande à s’arrêter régulièrement c’est pour mieux jouer derrière les fenêtres et me demander si de là on voit sa maman, la maison, Paris, son école, la lune, les crabes, ses copains, le bateau rouge de la Patache (la liste est infinie, interchangeable, aléatoire).

Par moments je ne peux m’empêcher de me gratter. Je voudrais être plus discret, m’arrange pour frôler le moins de monde possible et longe les murs en pensant à ces deux noms barbares : Spregal et Stromectol.

Après avoir tournoyé quelque temps, nous finissons par sortir de la gueule de la Baleine verticale et commençons à faire le tour de la lanterne en regardant en bas, au loin, en haut. On est à marée basse et le vent n’est pas trop fort, le paysage est légèrement mouvant et la lumière est parfaite. Les nuages qui se reflètent sur le peu d’eau retenue dans des puits et par les algues rappellent les œuvres des peintres de marines et autres impressionnistes, Eugène Boudin en tête. Les gens s’ennuient assez vite une fois qu’ils ont touché au but et se sont photographiés à cinquante et quelques mètres d’altitude. Alors ils cherchent un autre objectif : dans un premier temps descendre, ensuite manger et après : plage, branlette, pétanque, apéro, au choix (moi je n’ai qu’un objectif : me jeter sur Saint Spregal et Saint Stromectol, m’enduire de lotion, absorber les médocs, me débarrasser des parasites). Mon fils, lui, m’assaille de questions qui me détournent de mes galeuses pensées. Pour le faire rire, je lui dis d’aller sur Wikipédia mais il ne comprend pas : C’est quoi Ouipikiéda ?

Je ne me souviens pas avoir posé autant de questions à mon père quand j’avais l’âge de mon fils. J’ai oublié si mon père parvenait ou pas à répondre à mes questions, au moins à une question sur deux, sur trois, s’il était usé par mes questions et s’il lui arrivait de dire Stop, Tais-toi ou Laisse-moi réfléchir. Je ne me souviens pas lui avoir posé la question – je crois que je parlais beaucoup et que je le fatiguais (je dis je crois parce qu’il me semble avoir entendu plus d’une fois ma mère dire à mon père que mes pourquoi et pourquoi et pourquoi et pourquoi étaient fatigants (variante : pénibles, chiants) : du coup je n’ai jamais eu besoin de lui poser cette question (ce qui ne signifie pas que je ne l’ai pas éprouvé)). Je ne me souviens pas comment j’ai tué mon père avec mes questions et si finalement je l’ai tué. Je ne sais pas si je me souviendrai de toutes les questions posées par mon fils (je ne crois pas) – je ne suis d’ailleurs pas tout à fait sûr de les avoir toutes entendues. Je sais bien que les fils doivent tuer leur père s’ils ne veulent pas être dévorés par cet ogre. En revanche je ne sais pas s’il est normal d’accepter comme je l’accepte d’être tué par (les questions de) son fils. Malgré ça, je me doute que je ne me verrai pas tomber. Mais pour l’heure j’entends bien que, agité par sa série de questions, mon fils n’a jamais hésité à me couper la parole et m’arrêter dans ma lecture, dans ma contemplation ou ma rêverie. Je vois aussi dans ses yeux qu’il pense que j’ai réponse à tout et parfois ça me tétanise. Je sais qu’un jour il se rendra compte que je ne sais pas grand-chose au regard des milliers d’énigmes qui le traversent et qu’il réalisera lui aussi que certaines questions sont plus belles que les réponses. Je vois bien que je passe mon temps à douter, à bégayer, que j’aimerais le prévenir (je ne sais pas tout) mais je sais aussi que ça ne sert à rien pour l’instant (de le prévenir). Alors on se débrouille et il me semble qu’on ne s’en sort pas si mal, lui et moi.

Après quelques tours, mon fils commence à trouver que ce n’est pas si intéressant que ça de se retrouver en haut d’un phare, que ça manque de jeux, de copains, de distractions, de bonbons, que les murs sont trop hauts pour lui, que les gens sont trop agités, que la mer c’est bien mais c’est loin.

La nuit parfois je me demande : bientôt nous serons quatre, ça fait combien de bouts de ficelles ?

On oublie toujours de compter les marches d’un phare quand on en redescend. D’ailleurs on ne parle jamais de la descente, toujours de la montée. L’effort n’est pas le même et puis le bas on le connaît déjà, le dehors, la terre ferme, le parking ne nous sont pas inconnus. N’empêche, j’aurais bien poussé quelques touristes dans l’escalier histoire d’avoir quelque chose d’intéressant à écrire.

(Soudain je me dis que certains lecteurs (s’ils ont tenu jusque-là) doivent commencer à trouver le temps long dans la corderie : Il faudrait penser à le fermer ce journal ou bien : Ça va durer combien de temps son histoire ? Peut-être aimeraient-ils plus d’action ou plus de réflexion, plus de gravité et de noirceur ou au contraire plus de légèreté, plus d’épaisseur ou plus de rythme, moins de mots et moins de bavardage. Que je prenne un peu de hauteur plutôt que de rester à la surface des événements, à hauteur d’homme. Que j’arrête de parler de mon fils, de cette enfant qui n’est pas encore née et de moi ou encore de mon père. Ou peut-être est-ce moi qui commence à douter, qui me mets à craindre d’être assommant, affligeant, sentimental, affecté, impudique. Voilà que j’hésite à poursuivre à présent. Et pourtant je pressens que je devrais aller au bout de cette attente parce que le terme ce n’est pas moi qui en ai parlé le premier mais les services de gynécologie obstétrique.)

En attendant je passe à la pharmacie récupérer le traitement complet avant de rejoindre le pays de la gale, là où chaque brindille, chaque grain de sable et chaque poussière me ramènent aux parasites que je fais voyager gratis sous ma peau depuis plusieurs jours.

@ suivre... (on verra bien)


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : mercredi et/ou week-end

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 18 septembre 2013