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corderie (un récit) #16

Sur la route, rares sont les bagnoles vides d’enfants (certaines nous préviennent d’ailleurs qu’il y a un bébé à bord même si l’autocollant date d’une dizaine d’années ou de l’ancien propriétaire). On en voit quelques-uns faire dépasser leurs pieds nus par-dessus la vitre baissée ou jeter des emballages ; d’autres, écouter de la musique, casque sur les oreilles, jouer à un jeu vidéo ou textoter, twitter, poster une photo sur facebook, regarder un film ou le paysage, la bouche ouverte. Parfois une serviette de plage ou un foulard recouvrent les vitres à l’arrière ; on devine l’enfant endormi derrière le voile, on n’en saura pas plus. Dans les bouchons on voit tout ça – un condensé de pays voire d’un morceau de continent : des milliers d’enfants de tous âges, ceux des autres car les miens sont dans le train pendant que j’avance à zéro km/h aux alentours de ce bled qui nous joue des tours en écoutant Brel chanter ou parler de son enfance, lui qui a eu trois filles je crois.

Je suis seul, baragouine pour et en moi-même mais de plus souvent je ressens le besoin de m’entendre prononcer des phrases mâchées, ruminées, longuement agencées par souci du dialogue, de ce semblant de dialogue de schizophrène qui fait les questions et les réponses, à qui on laisse le temps de trouver la phrase la plus juste, de reformuler si besoin, de réécrire, à qui on ne coupe jamais la parole. Seul je ne parle ni des enfants ni aux enfants mais dans la mêlée métallique, embouteillée, je ne peux m’empêcher de me dire que nous parlons tout le temps d’eux, trop, souvent trop, trop souvent. Tous les jours les futurs, les nouveaux et les déjà parents parlent de ceux qui n’ont pas encore de nom et dont le sexe leur est inconnu. Tous les parents devenus ou en devenir que je connais parlent d’eux, ils font ça des dizaines de fois par jour, entre eux ou avec ceux (attendris, indifférents, intéressés, blasés, maladroits, sceptiques, attentionnés, surpris) qui demandent (adapter le ton en fonction de la liste supra) si tout se passe bien, aimeraient connaître le nombre de mois, le nom de la maternité, s’ils ont déjà des idées de prénom, s’ils vont devoir déménager, s’ils sont heureux. Même quand ils sont seuls ils pensent à eux, ce qu’ils ressentent ils ne l’ont jamais connu auparavant, ce mélange d’émotions et de sensations contradictoires. (Du jour au lendemain on leur a collé un ascenseur dans le corps : Et débrouille-toi avec ça maintenant !) Les futures mères entrent les premières dans le dialogue avec la forme bizarre, inconnue, cachée. Comme leur corps leur rappelle sans cesse que ça bouillonne à l’intérieur, que ça secoue, remue, tire, chaloupe, les branchements se font assez rapidement (connexion filaire). Et bien que la traversée soit parfois longue, épique voire brutale, tout ce bouleversement soudain (hormonal, physiologique, psychologique) pris en pleine face parvient rarement à retourner le canoë : C’est le prix à payer. Pendant ce temps les futurs pères eux ne peuvent qu’imaginer, se projeter, inventer. Ils ne ressentent rien dans leur corps sauf par sympathie et ne parviennent pas à sonder ce ventre qui n’est pas le leur, qu’ils connaissent pourtant un peu pour l’avoir caressé plus d’une fois. Ils ne voient et ne sentent rien au début. Pourtant ils cherchent, laissent tomber, reviennent, abandonnent, recommencent, posent une oreille, une main et, parce que leur barbe de trois jours soudain vient chatouiller la peau effleurée, ils battent en retraite face à cette énigme, ce bout d’eux qui n’est pas en eux. Cette énigme dans le presque déjà jour, ça les intrigue et les fait causer eux aussi. Surtout quand ils entendent pour la première fois battre le cœur du fœtus, ce cheval au galop, et qu’ils perçoivent les battements (vert sur fond noir) sur l’écran d’un échographiste. Un battement de cœur est vert ou bien rouge, ça dépend de la technique. Le premier cri (cette première phrase incompréhensible et pleine de douleur) que poussera le nourrisson quelques mois plus tard portera un peu de cette couleur. Étrange ce cri vert, penseront-il.


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a commencé à s’imaginer dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : de plus en plus aléatoires et incertains

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 12 novembre 2013