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corderie (journal) #11

C. et notre fils sont partis interroger le toubib au cas où je les aurais contaminés. Pendant ce temps je ne passe pas l’amour à la machine mais le linge, les serviettes, les draps, les couvertures, le tapis de salle de bain, tout ce que j’ai pu toucher, enfiler, ce sur quoi j’ai pu marcher, dans quoi j’ai pu me rouler. J’ai beau être seul dans la maison de location, je ne tiens pas en place : je bous et tourne autant que le linge dans le tambour ; je trie, étends, plie, range et remets en place le mouillé, le sec, le déparasité, ma colère.

Enfant je n’ai jamais vu mon père s’occuper du linge – de la machine, oui : un tournevis, une pince multiprises et une pompe à la main – et je n’ai jamais entendu ma mère demander à mon père d’étendre nos habits, les manches dans le vide, comme je n’ai jamais entendu mon père demander à ma mère de trifouiller le ventre du cyclope ou de tenir le manche (je n’imaginais pas alors que tout ceci était plus que sexué : sexuel). Même si les rôles étaient bien définis je voyais bien que du linge il en gerbait tous les jours alors que la bestiole ne tombait jamais en panne deux jours d’affilée. Mais j’ai grandi ainsi, sans poser de questions, sans bénéficier des dons manuels paternels, sans perdre de vue non plus que chaque machine bénéficie d’un programme délicat, qu’étendre et plier le linge est une autre manière de voir grandir ses enfants ou encore que si j’avais vu de temps en temps mon père (comme mon fils peut me voir) bassiner du bassin, aujourd’hui je saurais peut-être mieux laver le linge sale avec eux.

Je me souviens des premiers body, chaussettes, bonnet de mon fils, de l’effet que ça m’a fait quand la première fois je les ai sortis de la machine et que je les ai étendus : j’avais l’impression de jouer à la poupée en les alignant sur les traverses horizontales du « pont de Tancarville ». Je me souviens aussi de la première fois qu’il a voulu m’aider, de sa maladresse, de son opiniâtreté et de sa fierté quand, après avoir plié et rangé ses sweats dans l’armoire, il est parvenu à faire pendouiller ses futals essorés.

(J’attends une enfant et ce sont d’autres voies qui reviennent, d’autres prises mâles et femelles. J’attends une enfant et ce qui me submerge aujourd’hui ressemble de plus en plus à un atelier de corps tendus par le regard aimant ou vide et liés par la voix pleine ou sourde, une histoire de fils et de ficelles noués entre eux et sur lesquels, en fildefériste, je viendrais marcher en tentant de raccorder l’inaccordable : les cordes vocales familiales.)

Je reçois un texto, monte dans la voiture, longe le bois, traverse un lotissement quelconque, prends la route des marais salants en pensant aux vacances qui ne ressemblent jamais à celles qu’on affiche sur les présentoirs de cartes postales, ces faux-semblants qui, comme toutes les illusions, finiront par être déchirés par quelqu’un d’autre que nous, et en notre absence. Je pense au nombre insensé de paires de seins et de fesses qui chaque jour en juillet et en août passent de main en main (du buraliste au destinataire en passant par l’expéditeur et les facteurs). Je pense à toutes ces phrases et formules qui accompagnent le kitsch estival et qui versent le plus souvent dans le graveleux et le machiste quand elles ne sont pas niaises : le « clair de lune sur la côte » au-dessus d’une femme allongée, nue, de dos ; celle-ci et ses « boules au naturel » ou encore celle-là : « vacances épuisantes, le jour on pointe, le soir on tire ». Je pense au nombre de doigts de pied en éventail, de vélos posés contre une barrière ou une haie, au nombre de chapeaux de paille, de lèvres rouges, de hamacs, de transats, de châteaux de sable, de couchers de soleil, je pense aux lèvres rouges, aux bisous, aux spécialités du pays, aux clochers d’églises, aux jeux de mots, aux pensées déjà fanées. Je pense au pauvre ciel qui déborde de sa couche tellement il est bleu, aux pauvres vagues qui n’en finissent plus de vomir, à tous ces corps sans bouton, sans plâtre, sans ecchymoses, sans plaies. Je pense aux insomnies qu’on ne pense jamais à expédier, aux heures de disputes, aux règlements de compte, aux frustrations. Je pense à toutes ces cartes qui diraient : on l’a échappé belle, cette année il ne nous est rien arrivé de grave. Je pense que je n’enverrai pas de cartes postales. Je ne voudrais pas écrire : « Vacances galeuses vacances heureuses. » Je ne voudrais froisser personne. (Ici je mens car je finirai par prendre une carte dans les mains de C. ; je mettrai d’ailleurs longtemps à l’écrire, sachant par avance que, la maladie d’Alzheimer ne prenant jamais de vacances, cette carte postale sera oubliée par sa destinataire avant même d’avoir été perdue.)

Depuis trois jours je ne lis plus de littérature, n’écris plus dans le journal, ne photographie plus rien et je me suis même surpris à tourner le dos à la mer. Je parle à C., à son ventre, à la petite qui remue à l’intérieur ; je cherche à comprendre pourquoi je suis si bouleversé de voir mon fils grandir depuis que nous sommes ici ; j’essaye de mesurer à quelle vitesse disparaissent les boutons ; je me demande (tandis que je me rapproche du cabinet médical) si je vais pouvoir attendre le retour de mon toubib ou si je ne vais pas plutôt appeler un dermatologue voire me rendre aux urgences une fois rentré ; dès que je parviens à me connecter j’examine des dizaines de photos sur des sites et des forums (bien que je m’étais promis de ne plus le faire), je lis avec attention les descriptions des médecins sur un site d’urgentistes et en viens à me demander si le toubib d’ici (qui vient d’examiner C. et notre fils mais n’a trouvé aucun bouton suspect) ne se serait pas trompé dans son diagnostic.

(J’ai des doutes tandis que j’attends, que j’étends, que je t’attends, que je m’étends, que je vous attends. Mais je ne sais pas ce qui m’attend et ne parviens pas à me détendre. Je voudrais pourtant être tendre, être entendu, qu’on s’entende aussi : c’est tentant. Dans la corderie, je ne cherche pas les sous-entendus, ne prétends rien et n’entends pas plus tout ce qui s’éteint, m’étreint, m’atteint que le temps qui passe.)

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : aléatoires

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le samedi 28 septembre 2013