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traverser #8

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(Quarante-deux, non, quarante et un.)

Si je n’avais jamais cherché à savoir ce qui t’avait poussé au bord de la nationale, si j’étais resté dans l’ignorance, si comme tant d’autres j’avais gardé un œil sur ma place, préférant protéger le peu d’espoir qu’il me reste sur le devenir de notre folle équipée, me calfeutrant derrière mes dernières illusions et détournant mes yeux pour me concentrer sur l’éducation de mon enfant qui ne sait rien encore de toute cette violence, je serais face à un autre vide aujourd’hui, bien plus grand que celui que tu laisses, et plus malheureux sans doute. Il n’empêche que j’ai beau avoir une partie de la réponse, je ne sais pas tout. Il me manque même l’essentiel. Et la seule solution (ma dernière chance) pour trouver la pièce perdue du puzzle est de me mettre à ta place et de chercher à comprendre cet acharnement et cette obsession qui t’ont menés là. Je refais le trajet, je sors de chez vous, je me place au même endroit que toi, devant la Poste, face aux passages pour piétons, et j’essaye de me poser les mêmes questions que toi. Parce que je les connais par cœur tes questions. Pas besoin d’être au bord de la nationale pour me les rappeler. Mais d’autres questions que les tiennes viennent à présent. Pourquoi es-tu resté si longtemps à cet endroit précis sans bouger ? Est-ce possible, plausible, vraisemblable, que tu aies compté jusqu’à cent avant de traverser ? Es-tu réellement allé jusqu’au bout ? Toi qui étais un peu grande gueule et un peu lâche aussi (sauf quand tu avais bu), es-tu parvenu à mener à bien ce projet que tu m’avais confié un jour : Je me tiendrai bien droit là-bas, je compterai jusqu’à cent, coûte que coûte à cent je traverserai et ils seront bien obligés de s’arrêter. Ce jour-là, je me souviens très bien t’avoir engueulé (la seule fois sans doute) : Et pourquoi ferais-tu ça ? pour une baguette de pain et ton journal ? tu vas quand même pas risquer ta vie pour si peu, non ? t’as pas fait un aller et retour dans ta guerre stupide et trois années de captivité en prime pour finir sous une bagnole, à deux pas de vos fenêtres en plus de ça, devant chez vous ? tu as réellement envie qu’elle te retrouve en bouillie sous la première bagnole de merde ? Ah, ça non, pas pour si peu, tu avais répondu un peu furieux mais pas trop, comme un enfant pris sur le fait. On s’était tus, je me souviens de ça aussi. Je savais alors que tu ne reprendrais pas le crachoir le premier, trop fier. Et je n’ai pas continué non plus, préférant plutôt me repasser certaines scènes auxquelles j’avais maintes fois assistées : toi, quittant la maison ; elle, t’attendant avec le café au lait derrière les rideaux, se demandant bien si tu allais y arriver ou pas à traverser cette nationale, si tu parviendrais à la ramener la baguette farinée, elle qui ne pensait même pas au journal puisqu’elle ne l’ouvrait jamais (sauf le dimanche parce qu’il y avait des suppléments, le journal féminin et le programme télévisé de la semaine suivante), elle qui culpabilisait un peu car cette baguette était surtout pour elle vu que le pain, avec ton régime spécial, c’était pas trop conseillé par ton toubib. À cause de ton cœur.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 20 avril 2011