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traverser #13

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(Cinquante-huit. J’arrête ? Non je continue. Cinquante-neuf. Soixante.)

Ils ne répondaient pas au téléphone. J’ai appelé une fois deux fois trois fois. Dimanche j’ai essayé de les joindre jusque très tard, passé minuit. Hier j’ai pris le train, un bus et un car, il faisait nuit quand je suis descendu. Leur maison était fermée à clé, les volets aussi, même ceux du salon, ça ne leur ressemblait pas. J’ai appelé les pompiers, une voix enregistrée répétait qu’ils étaient débordés, qu’il fallait patienter, que je pourrais trouver tous les renseignements utiles sur l’affiche qu’ils venaient de poser devant la mairie. Je n’ai rien compris. Il y avait un tel contraste entre cette situation d’urgence et le peu d’animation sur la place. Je n’avais jamais vu ça, personne dans les rues, pas de bagnoles sur la nationale, pas un bruit. J’ai pris peur, j’ai sonné chez les voisins mais personne ne m’a ouvert. Les volets étaient baissés, fermés. Partout c’était comme ça. J’ai pensé que le bourg était devenu une ville fantôme. J’habite loin maintenant vous savez, j’ai fait tout ce voyage sans m’arrêter. Pour rien ? J’ai erré toute la nuit à la recherche d’une trace, d’une voix, même les chiens avaient fui. J’ai fini par m’endormir près de l’ancienne maison du garde-barrière. Ce matin je suis allé jusqu’à la mairie qui était fermée. Il y avait une affiche sur la porte. Je me suis dit que vous étiez devenus fous. Alors puisque vous êtes tous revenus, maintenant j’aimerais que vous me disiez c’est quoi ce bordel ? Ça veut dire quoi ces bombes qui tombent à cinq kilomètres, juste derrière la frontière, alors qu’on n’est pas en guerre ? Ça signifie quoi ? Pourquoi permet-on à un vieux de disparaître, pourquoi le laisse-t-on seul dans la nature, pourquoi ce flou ne vous interpelle-t-il pas, pourquoi ? Quelqu’un l’aurait-il enlevé ? Les bombes ne sont pas tombées dans ce bourg ni sur leur maison ni dans le jardin. J’ai refait le tour, le portail était entrouvert, j’ai bien vu que tout était normal chez eux, dehors je veux dire. Mais autour de la maison, dans ce vide-là ça puait la peur et la mort, j’ai paniqué. Vous pensez peut-être que je délire, que j’ai pris un coup sur la tête cette nuit. Je vous en prie, dites-moi quelque chose, pourquoi ne parlez-vous pas, pourquoi ne me regardez-vous pas, pourquoi fixez-vous le cul de la bagnole qui est devant vous ? C’était quoi ces affiches ? Et cette réunion de crise ? Qu’ont-ils raconté les cadors ? Pourquoi n’ai-je rien entendu à ce sujet avant de partir, rien lu, pourquoi gardez-vous cette information pour vous ? Vous avez peut-être estimé que le vieux était coupable, qu’il fallait l’isoler ? Comme la dernière fois ? Ne me dites pas n’importe quoi. Je sais déjà que c’est faux, je sais des choses que vous ignorez et je sais qui ment dans cette histoire.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 12 mai 2011