christophe grossi & invités

Accueil > f(r)ictions > archives > la route nationale > traverser #18

traverser #18

JPEG - 96.5 ko

 

(Soixante-dix-sept dix-huit dix-neuf.)

Le dimanche, le journal était plus épais que les autres jours. Elle se jetait sur le magazine féminin et toi sur le supplément qui donnait le programme TV de la semaine. Tu disais qu’elle ne passait jamais rien de bien la télé et bien que vous vous endormiez devant tu apprenais les programmes de toutes les chaînes par cœur, surtout les horaires du passage du Tour de France, pour les images prises depuis l’hélico, les paysages et les gens sur le bord de la route qui encourageaient les coureurs et faisaient de grands gestes devant la caméra. Tu étais rarement déçu. Pour le foot c’était différent. Quand il n’y avait pas de buts à la mi-temps tu éteignais la télé ou tu rejoignais l’inspecteur Derrick. Ça t’ennuyait ces filets qui ne tremblaient pas. Non décidément tu ne les aimais pas les matchs nuls ni les séances de tirs au but du reste. On aurait dit qu’il ne s’était rien passé, disais-tu. Ainsi le dimanche matin passait à une vitesse folle. Après ton déjeuner, pas de sieste non, pas le temps pour ça, tu sortais à nouveau et te plantais au même endroit que moi aujourd’hui. Pour vérifier, disais-tu, pour vérifier qu’on nous resservait bien la même soupe que la semaine. Pourtant ils ne travaillent pas les gens dans leur bagnole, disais-tu. Mais il y avait encore plus de têtes à l’intérieur et ça t’intriguait. Tu m’avais posé la question. Je t’avais répondu qu’ils sortaient en famille. Mais pour toi ça ne changeait rien, on ne te laissait pas traverser. Toujours ces mouches qui t’en empêchaient, des mouches que tu ne reconnaissais pas à cause des couleurs qui avaient changé, moins monochromes que la semaine, à cause des costumes aussi sûrement, ceux du dimanche que tu voyais mal et qu’on avait dû empiler sur la plage-arrière. Pour toi tout se ressemblait, tu ne voyais pas de différences alors qu’à l’intérieur, non, il y avait sûrement cette ambiance si particulière qu’offrent les voyages en famille mais que tu ne pouvais pas connaître : les couleurs vives et les parfums entêtants un peu trop fleuris, les maquillages gras et colorés qui se posent partout, sur les joues, les serviettes blanches et les bouts filtrés, les cheveux qu’on avait pris le temps de friser ou de lisser, la musique aussi, la dominicale, la familiale, celle qui exige conciliabules et doit contenter le plus de monde, les pastilles mentholées pour les longs trajets, le sac en plastique à cause des virages, les jouets des gosses dans le coffre pour les divertir pendant le fromage, les baskets et le vieux survêtement au cas où quelqu’un penserait à amener un ballon, l’appareil photo et son flash, les magazines qu’on s’échange pour les recettes, les conseils pratiques et les excursions à venir. Tout ça devait être réuni là et pourtant pour toi c’était à nouveau une bagnole + une bagnole + encore une autre bagnole, pendant des heures comme ça, jusqu’à ce qu’ils aient tous trouvé un endroit où s’arrêter. Mais déjà les premiers rentraient au bercail tandis que tu faisais demi-tour et pensais sans doute au lundi matin.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 29 mai 2011