christophe grossi & invités

Accueil > f(r)ictions > archives > la route nationale > traverser #19

traverser #19

JPEG - 94.8 ko

 
(Quatre-vingt-cinq.)

Je me suis vu de l’autre côté de la route, ça n’a pas duré longtemps. Et je ne sais pas comment ça s’est fait, ce qui s’est passé. La faute à cette voix sans doute, une voix de sirène. Les bagnoles ne se sont pas arrêtées, ça je peux le certifier. Alors quoi ? Est-ce cette voix qui m’a fait traverser, est-ce elle qui m’a montré la voie ? Comme dans ces films que tu ne supportais pas, suis-je devenu soudain un de ces personnages qui passent d’une pièce à l’autre en traversant les murs, un fantôme, un mort-vivant, un truc dans le genre ? Pas très rassurant dit comme ça mais en même temps, si c’était le cas, tout serait plus simple désormais. Plus besoin de portes ni de volets dans la maison. Plus besoin de portières ni de vitres non plus dans les bagnoles. Plus besoin de s’enfermer à double tour. Plus d’attente. Plus d’obstacles. Liquidée la route. Exit la compagnie, la fuite, trouver autre chose désormais. Terminées les questions. Adios la nuit, l’obscurité, l’ombre de la vie, nos peurs, les dernières lumières, tout ce qui t’occupait et me préoccupe aujourd’hui. Finies les (disons le mot) ténèbres, oui les ténèbres auxquelles il ne fallait pas trop penser sinon on ne se lèverait même plus, avais-tu l’habitude de dire. Oui ce serait bien. Si seulement on avait ce pouvoir toi et moi désormais, celui de tout traverser, on n’aurait plus à les éloigner les ténèbres et les autres douleurs, tout ce qui te filait des vertiges et que tu pensais chasser d’un furtif mouvement de tête (ce geste-là tu me l’as transmis). Alors fini tout ça ? Je ne crois pas non. Cette traversée n’était qu’un mirage, une vision, une illusion de plus provoquée par la fatigue du ressassement et par cette voix de femme qui est venue me parler, qui a assemblé des mots que je ne comprenais pas (des histoires de perles et de boulons) avec d’autres mots que je connaissais très bien. Ceux-là c’étaient tes mots à toi, et je crois qu’il y avait même des bouts entiers de phrases que tu nous répétais tout le temps et que je continue de tourner dans ma bouche depuis des heures pour ne pas perdre cette mémoire-là. Elle a parlé, elle me parlait, ça n’a pas duré longtemps, je me suis vu de l’autre côté, je te le répète, tout ça est lié. Et ce que j’ai cru entendre dans ces quelques fractions de secondes-là, il faut maintenant que je te dise comment je l’ai ressenti, que tu le veuilles ou non tu dois savoir que ça a pris la forme d’une libération en moi. Oui j’ai été soulagé d’entendre ça : Chasse de ton esprit tout ce qui t’a retenu ici pendant tant d’années. Et même si je ne peux pas savoir à qui elle parlait réellement ni qui était concerné par ce Tu, s’il s’adressait à toi, à moi ou bien à quelqu’un d’autre (à elle-même peut-être bien ?), désormais de nouvelles questions (définitives ?) ont pris le dessus. Comment as-tu pu disparaître après ce qui s’est passé là-bas ? comment peut-on faire si rapidement table rase du passé ? comment se supporter après ça ?

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le lundi 6 juin 2011