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traverser #21

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Te doutais-tu que quelqu’un se planterait bien droit sur le trottoir et regarderait passer les bagnoles à ta place, que ce quelqu’un, comme toi, se serait dit à cent coûte que coûte je traverserai, que ce quelqu’un serait ton petit-fils, qu’une fois de l’autre côté il monterait dans un car et demanderait au chauffeur avez-vous déjà vu cet homme ? Te doutais-tu que je n’abandonnerais pas mes recherches, que je continuerais à compter jusqu’à mille ou un million et plus encore, route nationale ou pas, que je ferais le même trajet que toi jusqu’à te retrouver, jusqu’à te ramener dans votre maison ? Oui tu avais tout prévu. Tu savais que je comprendrais quelle avait dû être ta peine quand au matin tu t’es soudain retrouvé avec ta solitude de presque déjà mort. Tu savais que je viendrais au bord de la nationale, que je tenterais de décoder, que je finirais par trouver quel car t’avait amené en ville, quel train tu avais pris ensuite. Parce qu’il faut toujours fuir du côté du soleil couchant, disais-tu souvent en montrant cette carte postale que je t’avais envoyée et que tu ne quittais jamais des yeux. Vrai que j’ai été long à la détente. Combien de bagnoles à compter avant de piger que tu t’étais rendu là où on ne peut aller plus loin parce que l’océan nous en empêche, là où il n’y a plus de route à traverser ? Sans ce car qui s’est soudain arrêté devant le poteau jaune je n’aurais pas repensé à la carte postale, je ne l’aurais pas revue dans tes mains et je n’aurais jamais su que tu étais alors en train de te rapprocher de la statue de cet homme à qui on a retiré la pipe et qui se tient toujours légèrement penché vers l’océan, ses deux mains sur les reins. Et là en quelques secondes je me suis retrouvé derrière toi. Tu regardais les vagues qui érodaient lentement les rochers tandis que tes pensées te ramenaient vers la route nationale. Tu attendais la marée basse. Tu es descendu lentement vers la plage et tu ne pensais qu’à celle que tu avais laissé dans son lit sans plus un souffle de vie. Je t’ai regardé descendre encore et encore, marcher en comptant tes pas, t’éloigner jusqu’à n’être plus qu’un petit point, essayant d’oublier le silence de la chambre ainsi que le bruit des bagnoles sur la route nationale et ceux de ta guerre. Depuis le car qui traversait la grande plaine je t’ai vu et c’est là que j’ai commencé à te pardonner. Bien sûr que tu ne l’avais pas abandonnée. Elle est partie la première voilà tout, sa tête folle déjà depuis des années, mais comme tu avais toujours pensé qu’avec tes malaises à répétition, tes chutes et ton cœur tu serais le premier sur la liste, tu n’avais pas imaginé que tu pourrais être veuf un jour. Bien sûr que tu n’as pas fui et je sais aussi qu’il t’était impossible de l’oublier et de lui survivre mais qu’il faut un grand courage pour accompagner l’autre dans la mort, qu’il faut agir de suite avant que la raison ou la peur ne nous fassent faire demi-tour.
Tu as fait comme tu as pu.
L’eau est venue mouiller le bas de ton pantalon.
Le car a négocié un rond-point avant de s’engager sur la quatre voies.
J’aimerais vous savoir à nouveau ensemble, l’un à côté de l’autre.
Tu as repensé à ceux qui t’auraient retenu si tu étais resté.
L’eau t’arrivait à mi-cuisses.
Le car vient de traverser une ancienne zone industrielle.
As-tu pensé à prendre tes papiers d’identité avec toi ?

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 16 juin 2011