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tourner


 
au début je ne disais rien, droit devant il criait, non je ne disais rien, fais gaffe la route n’est pas droite, n’en pensais pas moins, tourne à gauche maintenant, comme si j’allais encore l’écouter longtemps, mais tourne à la fin, comme ça

au début j’obéissais, va tout droit, je ne savais pas encore qu’un jour je dirais non, donne-moi le volant, que viendrait l’heure du rentrer dedans, mais qu’est-ce que tu fabriques, de l’extra-ordinaire

au début le rêve était comme ça, tourne tourne, je conduisais lentement, tu ne sais pas conduire c’est une horreur, et l’autre s’agitait pour rien, tu parles d’un voyage

au début l’autre ignorait qu’il n’était pas dans le rêve, arrête-toi, qu’il ne tenait plus les rennes, je veux descendre, que ses mots tomberaient dans le vide, sale con, mais il ne savait plus rien faire d’autre que s’affoler, non je ne m’affole pas

au début je ne regardais même pas la route, je vais te mordre les poignets si tu continues, je me laissais glisser, où sont passées mes dents

au début il n’avait plus de dents, on dirait qu’on n’irait plus là, mon rêve avait tout prévu, c’est pas la route qu’on aurait dû prendre, mon rêve les lui avait enlevées, tu ne sais pas la peine que c’est toi, mais l’autre ne semblait pas satisfait de cette initiative, tu n’imagines pas, s’étonnait, t’en profiteras pas longtemps crois-moi, ravalait ses dents

au début j’aurais pu en profiter, je vais t’éjecter, le faire disparaître maintenant qu’il avait rétréci, tu ne résisteras pas longtemps, mais comment faire une fois le rêve refermé, tu me dégoûtes, devant les rivières du jour, tu me paieras ça, ou bien si le rêve de l’autre se mettait à écraser le mien, tu vas souffrir petit, si soudain il reprenait vie, tu crois sans doute avoir gagné la partie mais ça ne finira jamais, si tout ça était à nouveau réel, pas comme ça qu’on fait

au début l’autre crachotait un morceau du poste, pas besoin de mes dents tu vois, il cherchait le refrain qui apaise ou quelque chose comme ça qui soit répété deux trois fois de suite pour que tout le monde sache quels efforts il faut pour trouver une phrase qui fasse mouche, pour que la phrase s’arrête pile au bon moment, pourquoi cette route nationale n’en finit pas

au début je cherchais à savoir pourquoi tourner à droite alors qu’il n’y avait pas d’autres routes, tu ne vois donc pas que derrière nous c’est l’obscurité, pas de carrefours, où sont passées les lumières du faubourg, rien

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 31 mars 2011