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habiter le verbe partir

 

Si je devais prendre ce train tous les matins (si ce n’était pas samedi matin),
m’interdirais-je de fumer, de partir en fumée ? penserais-je à ces autres fumées, celles qui en ce moment s’échappent de plusieurs réacteurs à Fukushima ? parviendrais-je à ouvrir mes fenêtres ? n’irais-je pas jeter des morceaux de mon quotidien dans la Seine alors qu’il est formellement interdit de jeter quoi que ce soit par la fenêtre ? verrais-je quelqu’un sauter de cette passerelle construite dans les années 60 à Choisy le Roi ? continuerais-je à chercher d’autres vies que la mienne dans chaque gare, chaque jardin, derrière chaque arbre, chaque volet fermé ? ne ressemblerais-je pas à ce tigre allongé sur sa citerne à Vauboyen ? penserais-je au bleu noir d’usine enclavée de mon père alors qu’il est parti à la retraite, sorti de l’atelier, qu’il a éteint sa fraiseuse il y a deux ans ? qu’entreposerais-je sur les palettes à Ablon ? mettrais-je une casquette sur la tête de mon fils dans ce jardin d’enfants sans arbres ? que saurais-je de ce qu’on traverse ?
 
 

Si je devais prendre ce train tous les matins (si les villes traversées n’étaient pas si désertes),
prendrais-je ce vélo qui attend son heure sur ce balcon au premier étage à Juvisy ? combien d’enfants nous salueraient au moment de partir, eux derrière la fenêtre de la cuisine, du salon, de leur chambre, et nous derrière la vitre du train ? sauterais-je sur le dos de la baleine, m’accrocherais-je à la lune ? irais-je me faire couper les cheveux chez Extrem’ Coiff ? ferais-je une photo de l’enseigne pour les notules de Philippe Didion ? irais-je à la brocante, au vide-grenier, viderais-je cet espace ? aurais-je envie de boire un verre sur ces chaises blanches, repliées ? achèterais-je une quatre saisons chez Serena Pizza pour l’avaler sur une péniche à Athis Mons en crachant sur l’affiche du dernier roman de Guillaume Musso ? connaîtrais-je le nom des plantes qui poussent sous serre à Savigny sur Orge ? combien de cerises volerais-je sur ces arbres en fleurs à Villeneuve le Roi ? prendrais-je des photos, des photos floues, images mouvements, images vitesse ? et que ferais-je de tout ce flou en moi ? l’écrirais-je ensuite dans cet autre espace mal cadré ? que retiendrais-je de ce flou et de ces photos prises au hasard tandis que le voyage se poursuivrait ? finirais-je par oublier que pour notre sécurité il nous faudrait toujours nous éloigner de la bordure du quai jusqu’à l’arrêt du train ? que saurais-je alors des pensées des pêcheurs près de l’écluse ? n’est-ce pas en automne qu’on cueille les pommes et les noyés ?
 
 

Si je devais prendre ce train tous les matins (s’il n’y avait pas tant de volets fermés),
aurais-je toujours cette impression que tout le monde est mort ? étalerais-je le samedi matin la fatigue de ma semaine à mes fenêtres ? ne fermerais-je pas mes volets ? nourrirais-je les mouches sans le savoir ? derrière les barrières vertes où la nature s’étend quelle couleur choisirais-je ? le jaune des pissenlits, des genêts ? le crème des maisons Bouygues ? le vert de la mare aux canards ? de quelle couleur serait ma voiture si j’en avais une ? sur quel parking m’attendrait-elle ? dans quel bois rare me perdrais-je, dans quel tas de sable disparaîtrais-je ? quel tractopelle choisirais-je ? quel trou creuser ? et pour enfouir quoi ? me ferais-je plutôt avaler par le serpent de verre à Massy Palaiseau là où le train s’arrête 7 minutes devant le panneau Sortie, là où l’on change de chauffeur ? finirais-je par descendre fumer ? aurais-je le courage de remonter à bord ?
 
 

Si je devais prendre ce train tous les matins (si ce n’était pas ce jour-là mais un jour ordinaire d’une semaine ordinaire),
quitterais-je enfin ce train aimé détesté pour ramasser les herbes folles et sauvages sur les voies rouillées ? ferais-je un bouquet pour décorer la caravane ? comment habiterais-je alors le verbe partir dans cet espace transitoire, espace fixe mais transporté ? pourrais-je alors habiter hors du train ? mais comment habiterais-je le long d’une ligne de RER ? me ferais-je à tout ce bruit ? d’ailleurs, habiterais-je précisément là au bord des voies ? ne me posais-je déjà pas les mêmes questions entre 1991 et 1998 dans ce TER qui reliait Montbéliard à Besançon : comment habiter un espace comme celui-là tout en continuant à se sentir traversé ?

Dans le RER C — 2 avril 2011

 


Un étage du RER C avait été réservé pour écrire hier samedi 2 avril de la Bibliothèque François Mitterrand à Versailles-Chantiers et retour. François Bon qui a animé cet atelier d’écriture itinérant a choisi le verbe "habiter" comme proposition d’observation et d’écriture dans cet espace en mouvement et traversé par les paysages urbains et campagnards. C’est avec des extraits d’Espèces d’espaces de Georges Perec en poche que la quarantaine de participants a fait ce voyage, écrivant, photographiant, filmant, enregistrant, twittant... Pour vous faire une idée de cette traversée, lire/regarder/écouter Ce qui s’est réellement passé dans le RER C de François Bon, On vit quelque part de Pierre Ménard, Ligne C de Nicolas Bleusher, RER C d’Anne Savelli, Géolocalisation des tweets écrits lors du trajet dans le RER C par Sylvie Tissot, Pas présente à l’atelier d’écriture #RER C 1 samedi 2 avril de Maryse Hache, le diaporama sonore et la galerie de portraits de Louise Imagine, Habiter la vitesse du train de Chris Simon et Impressions RER C de Pierre Cohen-Hadria. Dans les prochains jours, les textes de cet atelier seront affichés dans le RER C et les usagers pourront également contribuer en ligne ; il y aura sans doute aussi d’autres créations mises en ligne sur des blogs et sites, notamment la vidéo de Jérôme Wurtz. Et maintenant, voici ma proposition (prise de notes dans un carnet et photos à l’aller, mise en page au retour sur portable et mise en ligne à la maison).

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 3 avril 2011