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métropisme 8


 
 
 
 
à Rome on voit un type passer en trombe
(rien à voir avec le marathon au-dehors).
— ’tain cassez-vous...
un autre, deux autres, trois en tout
(même uniforme mais pas même condition physique).
eux ils ne disent rien,
leurs trousseaux font clingclangclong
et leurs rangers chpoumchpoumchpoum.

le conducteur a dit quelque chose.
on n’a rien compris mais on devine tout
vu que les portes ne se referment plus.

sur le quai, la voix enregistrée maintenant :
"direction Porte Dauphine, prochain train dans cinq minutes, le suivant..."
— dans ta face !
rit qui peut.

cinq minutes plus tard, rien, le spectacle toujours le même :
le quai qui se remplit, et dedans
celui qui arrive en se jetant dans le train
(et comprend très vite pourquoi ces sourires en coin),
celui qui a un pied dedans, un pied sur le quai au cas où,
celle qui sait ce que ça signifie mais n’en parlera pas et s’éclipsera – visage neutre,
ceux qui se demandent si les types vont repasser dans l’autre sens,
celui qui dit le conducteur il n’est plus là, on fait quoi ?,
celui qui fixe le monde mais seulement par à-coups,
celle qui sourit dans le vide,
ceux qui abordent la question de se revoir au moment de se quitter,
celui qui dit elle s’entend de loin la parole affolée,
celle qui n’aime plus écouter de la musique quand le train est à l’arrêt,
celle qui dit ta mère elle aurait mieux fait de...
(on n’entendra jamais la suite),
celui qui voudrait parler doucement au téléphone
(je serai en retard... non je dis que je serai en retard... EN RETARD),
celui qui se retient de crier, de rire, de chanter, de faire des claquettes,
celui qui a posé son accordéon et se roule des clopes,
celui qui dit bonne nuit,
celui qui pense si je savais dessiner j’irais fouiller du côté de la ralentie et non de la retenue,
ceux qui n’osent pas poser de questions,
celle qui lit la même page depuis cinq minutes,
celui qui se demande si en sortant je n’arriverais pas plus tôt,
celle qui baisse la vitre
(et dire que je suis au moins l’un de nous).
 

ligne 2, entre La Chapelle et Ternes

 
 

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 17 avril 2012

Messages

  • bien sûr que vos textes me font penser à Sarraute... "Mes tropismes"... enfin !
    est-ce la lecture rapide sur internet qui a provoqué mon aveuglement à votre titre ?
    Merci, donc, pour le plaisir de lire ces tropismes, Christophe.

  • un hommage, oui, ou disons un compagnonnage, un dialogue aussi
    avec un regard comme le sien, dans des endroits comme ça, un trajet peut devenir un voyage
    merci d’être monté dans le train du côté de Rome à Paris et d’avoir fait ce bout de route sous la ville en notre compagnie