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notes du dehors #7


septième note sur les métropismes hors du métro

 
 

Parmi ceux qui chaque jour vont sous la ville, difficile de savoir exactement combien marchent en cadence, slaloment, avancent le nez dans leur plan, leur portable, leur livre de poche, combien se foncent dessus, se rentrent dedans, s’excusent (peu je crois), s’agacent (pas mal), s’insultent (un peu moins), ne se regarderont jamais, combien parlent (en mal) de quelqu’un dont le tort principal est d’être absent, combien chantent sur le quai, aimeraient le faire, préféreraient ne pas entendre...

(longtemps je me suis demandé à quoi ressemblait la terre vue d’en bas mais tout le monde s’en fout, même moi alors ça sera pour une autre fois)

... combien prennent une décision rapide, la regrettent (ou pas), changent soudain de direction, oublient leur position, vont et viennent, combien ne sauront jamais se cramponner aux poignées métalliques, combien de ceux-là préféreraient être moins serrés (on ne se renseigne jamais vraiment), combien demandent à baisser le volume sonore, attendent en serrant des dents la fin d’un morceau (surtout quand il s’agit d’une flûte de pan), combien pensent disparaître mais reviennent toujours, combien portent des marques de coups sur le visage ou des affaires jaunes (veste, sac, casquette, lunettes, baskets), combien achètent un coca zéro sur le quai, des chips...

(je vole des attitudes, ça me dépasse, souvent j’aimerais changer de place à cause de ça)

... combien resteront debout coûte que coûte, combien n’aiment pas les chiens sous la ville ni les appareils dentaires qui tombent à terre, combien sourient dans le vide, s’endorment à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle position, combien fouillent le monde dans leurs poches, cachent des valises dans leurs manches, perdent une écharpe, un gant, leur douceur, leur temps, combien portent un casque sur leur bonnet, combien bousculent leurs habitudes ou ont sorti leurs plus belles tenues, combien de fois par jour seront prononcées ces phrases : je n’aime pas les affiches en ce moment, j’arrive dans 10 minutes, je vais être en retard, il y a eu une panne de signalisation, ça pue ici, j’ai un rendez-vous très très important ça craint, nous ne sommes pas en avance, mesdames et messieurs comme d’habitude ça bouchonne à la mairie de Montreuil alors il va falloir être patient, mesdames et messieurs changement de programme vous descendrez Porte de Montreuil et vous prendrez le train suivant quai central ne me demandez pas pourquoi j’en sais rien...

(ça regarde qui d’autre ces questions ?)

... combien montrent à leur voisin(e) une photo sur Facebook, sur son Paris Match, le visuel d’un album, une vidéo, le message d’un collègue, combien regardent les coupes de cheveux, les pompes, les culs, le blanc des yeux, par dessus une épaule, les messages gravés au cutter, combien cherchent à savoir ce qu’écrivent, dessinent, textotent, twittent, leur voisin(e), combien savent qu’ils ont été repérés, combien aiment les sièges en plastique rouge à Buzenval, combien tirent un caddie léopard, combien ont tenté de mémoriser le numéro de la voiture S9124, combien viennent de croiser leur oncle, leur poisson rouge...

(je repense à un court-métrage, à ce type qui monte dans le métro à Bruxelles, il s’assied et se met à rire tout seul et très fort, au début la personne en face de lui se demande pourquoi ça tombe toujours sur elle ou bien si elle ne l’a pas déjà vu quelque part, mais où ?, des gens commencent à descendre, ils n’aiment pas les comiques, ils fuient leur probable folie, mais le rire est contagieux et ils sont de plus en plus nombreux à rire sans savoir pourquoi ; je repense à lui et je me demande si en dehors du film une chose pareille pourrait se produire)

... combien sont satisfaits d’avoir pris cette ligne (au hasard, la 9) au moins une fois dans leur vie, combien écoutent le monde en stéréo, combien dressent des listes, lisent les listes jusqu’au bout, combien auront lu ces lignes jusqu’au bout, combien l’auront fait là où elles ont été mémorisées, là où elles n’ont pas été prises, combien auraient préféré ne pas monter, ne pas descendre, combien aimeraient fermer les portes, l’écran, les yeux, ma bouche...

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le samedi 9 février 2013

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