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notes du dehors #8


huitième note sur les métropismes hors du métro
(montage photo : détails de publicités affichées sous la ville)

 
 

Il m’arrive de croiser des hommes et des femmes immobiles, étendus, couchés, affalés, recroquevillés, endormis. Ceux-là ne comptent jamais le nombre de stations restantes, ne cherchent pas la réponse sur les murs encrassés ou les vitres suspectes quand le conducteur vient à freiner brusquement, ne s’évertuent pas à faire entrer de petites balles jaunes dans un trou, à casser des briques ou à dégommer des petits fantômes, ne sautent pas sur leur téléphone à la moindre annonce, ne se tortillent pas sur leur strapontin si soudain il n’y a plus de réseau. Ils sont hors de ce temps et hors du voyage même si eux aussi se déplacent. Ils dorment, roupillent, cuvent, font passer le temps et le vide autour d’eux. Comme ils n’entrent dans aucune case (surtout pas dans celles des voyageurs indolents ou pressés), ils ne comptent pour personne – dans le meilleur des cas – ou gênent – la plupart du temps (dans ce cas, il n’est pas rare de voir quelqu’un d’assermenté débouler, venir les réveiller, les secouer, les engueuler, les déloger). Ils ne comptent pour personne. On leur accorderait à peine une parenthèse. Je ne fais pas mieux.

Aujourd’hui, ce n’est pas un homme mais une femme qui a pour mission de raccompagner une femme endormie vers la sortie. Elle est jeune, n’est pas très habile (manque d’habitude) et a un chat dans la gorge. Elle s’approche de la femme étendue et la secoue. Secouer, non, c’est un peu fort. On dirait plutôt qu’elle pianote. Puis sa main ouverte vient faire pression sur l’épaule, une toute petite pression, comme on peut le faire avec son enfant le matin quand il n’arrive pas à se réveiller, parce qu’il est l’heure d’aller à l’école. Mais la femme n’est pas un enfant et l’autre femme n’est pas sa mère. C’est donc son collègue qui va leur apprendre la vie (à sa collègue et à l’autre femme) : une pierre deux coups il dit. Alors il la secoue et lui demande de sortir (clin d’œil vers sa collègue). La femme se retourne, ouvre les yeux, se relève, regarde les trois ombres et se met à parler. Sa voix de fumeuse est calme, posée, elle accroche, enveloppe, c’est la voix de Jeanne Moreau. Et si maintenant elle se lève, ce n’est pas pour tailler la route dans la seconde. Elle n’a pas l’intention de sortir tout de suite, ça se voit, elle va parler. Et elle parle. Elle dit qu’elle a plus d’une fois fait le trajet d’un terminus à l’autre pour donner l’impression et se donner l’impression d’avoir la même vie que tout le monde. Seule manière de passer inaperçu : être d’un bout à l’autre de la ligne en compagnie des affairés et des touristes. Elle sait pourtant bien qu’on la remarque mais le plus important pour elle est de se persuader du contraire et ainsi d’avoir le sentiment de ne pas être à la rue. Elle dit à la rue, calmement, sans aigreur. L’un des agents (ils sont toujours trois) lui rappelle que justement sa place est dans la rue, ça tombe bien. Sa jeune collègue le fait taire. Juste un regard suffit (elle semble déjà beaucoup plus sûre d’elle que tout à l’heure). La femme qui était allongée, fait ses affaires, prend son sac et s’apprête à regagner la sortie. Mais elle s’arrête, se retourne, regarde l’agent et lui dit : pour être certaine de dormir au chaud, il me suffit d’entrer dans un bar, après le dernier métro j’entre dans un bar, j’en connais plein et si on est assez maligne, il y a toujours un homme pour vous ramener chez lui.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 12 février 2013