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une histoire

 
 
 

pour Emmanuel Delabranche

 
 
Nous avons ouvert le paysage à coups de serpes, de pioches, de scies. Nous avons planté des piquets, tendu des cordes de toutes les tailles puis nous avons dit ici sera chez nous. Nous avons porté les pierres une par une, nous les avons empilées. Nous avons dressé notre abri et nos animaux. La nuit s’étendait et le ciel arrosait parfois les rêves. Nous avions la bouche pleine de craie et nos ardoises au début ont gardé l’empreinte de nos doigts. Quand le soleil est revenu, nos corps ont ouvert les portes, les fenêtres, les bras. Alors nous avons craché sur nos seuils et sur ceux qui auraient eu la même idée que nous.

Nous avons goûté la terre, nous nous sommes saoulés longtemps de sa chaleur. Parfois nous caressions des gens de passage dans leur ennui, des hommes et des femmes qui n’auraient jamais pensé tomber si bas.

Nos appétits ont inondé d’autres paysages, d’autres corps, avant d’en faire commerce, avant de tout détruire et de reconstruire à coups de pelleteuses, de bulldozeurs, de grues, des cubes où entasser la famille nombreuse, l’enfant malade, la vie nouvelle, le coup de tête, le coup de folie, les illusions aveugles. Il a donc fallu échafauder, planifier, penser marches et paliers. Alors nous avons commencé à gravir, façonner, hisser.

Nous étions déjà morts depuis un siècle mais nous nous en foutions parce que notre nom, personne n’avait pensé à le remplacer. Alors une nuit nous sommes revenus. Au matin nous n’avons plus bougé et nous sommes restés là jusqu’aux premières fissures, devant, debout, partout.

Nous avons vécu, ici nous avons bien vécu et nous avons même connu la gloire. La preuve, une après-midi trois quatre notables ont sonné à notre porte. Ils avaient décoré leurs filles à marier mais nous avions oublié de faire des enfants dans notre désir de conquête, de paysage et d’étages. Alors nous sommes devenus aveugles.

Nous avons fini par traverser le pont. Cette mort, la deuxième, serait la dernière. Pour nous et notre mémoire.

Du jour au lendemain, l’eau a changé de camp. Les asperges vertes ignoraient que la ville serait coupée en deux et qu’entretenir une telle folie n’intéresserait pas la puissance engendrée qui préférait, et de loin, marcher sur la mer. Eux aussi sont partis, sans nos rideaux sans nos nappes.

Ils ont fermé, protégé, bouché, cloué, muré, maçonné, blindé, couvert, barricadé, bâché, camouflé, parfois non. Le monde nouveau s’est amusé à jeter des pierres, à briser les carreaux, à tracer des cœurs, des pendus, des lettres, à lécher la rouille, à déboulonner la spirale, à sortir fils et ficelles. Alors le paysage d’avant notre venue a recouvert nos cicatrices, juste un peu.


_photos prises entre le 27 décembre 2012 et le 1er janvier 2013 en Auvergne

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 6 janvier 2013