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me remonte comme un signe


 
 
Nous ne nous verrions pas en train de chuter. Nous n’aurions pas le recul nécessaire (il y aurait bien eu quelques sensations pourtant, une voix ou deux, l’impression que quelqu’un au début avait tenté de nous retenir par l’épaule : plus désagréables à recevoir que nos plans sur la comète, nous avions tout ignoré). Nous ne nous verrions pas en train de chuter. Nous n’en aurions pas conscience. Parce qu’il n’y aurait pas de falaise, pas de ravin, de vide, de trou. Notre chute, nous la porterions en nous. Et nous continuerions à n’en faire qu’à notre tête, nous n’écouterions pas la voix de la raison, plutôt lui tordre le cou, et nous préférerions même mourir sur-le-champ plutôt que de nous entendre dire que nous portons sur notre visage, dans notre dos, nos jambes, le ventre, notre propre perte, que notre projet ne peut qu’échouer, ou pire encore, qu’il est voué à la destruction. Que nous courons à la catastrophe.

Nous avons oublié nos heures passées sur les plages. Nous avons oublié notre opiniâtreté, nos réalisations vouées, elles, à la destruction, nos si beaux châteaux de sable, ces citadelles imprenables, douves creusées pendant des heures à la pelle et au râteau, avec des cailloux, des branches et nos doigts, tours dominant ce bout de plage que nous aurions choisi comme territoire nôtre, comme monde à dominer, ponts tenant par on ne sait quel miracle, remparts réguliers, trop réguliers. Nous avons oublié que cette élévation ne nous protégeait pas des coups de soleil, des coupures, insolations, grains de sable coincés sous les ongles rayés, cassés ou perforant légèrement les genoux. Nous avons oublié comme nous étions seuls au monde, que les autres baigneurs ne pourraient jamais nous atteindre, ceux-là même qui passaient, s’arrêtaient parfois, osaient un commentaire, secouaient la tête – nous étions trop fiers pour nous retourner et leur rendre leur sourire. Nous avons oublié ce mépris affiché, notre désir de régner seuls, sans autre partage, nous qui faisions face à notre château ostensiblement dressé entre plage et océan, sur ce territoire que nous venions de prendre de force, d’annexer à la force du poignet (ce n’était pourtant pas la guerre, ce n’était pas une invasion non plus, c’était chez nous et nous étions les nouveaux propriétaires, des seigneurs, nous avions même oublié de nous baigner mais les seigneurs ne se baignent pas, ils bâtissent, font construire, dressent, font des boucles, ferment les issues, plantent des drapeaux, posent leurs armoiries un peu partout quand bien même ceux-ci ou celles-là se résument à quelques brindilles ramassées, à deux trois bouts de plastique enfoncés, à des coquillages ou à des bâtons de sucettes plantés). Nous avons oublié que nous étions précisément entre terre, ciel et mer, que nous avions les éléments avec nous, que le vent c’était nous qui le faisions souffler grâce au feu dans nos yeux. Nous avons oublié que notre œuvre était promise à la destruction, que nous n’avons jamais mis autant d’énergie dans la construction d’une oeuvre vouée à disparaître rapidement, à être recouverte par l’eau qui indéniablement venait toujours remplir les douves, faisait s’écrouler des murs entiers et ensevelissait notre territoire. Nous avons oublié notre peine mais pas nos désirs de recommencement – demain il sera encore plus beau notre château et sa destruction n’en sera que plus belle. Nous n’avons pas oublié combien il nous tardait de voir la nuit tomber, le sommeil nous envelopper, le cacao brunir le lait dans le bol, le maillot de bain décroché du fil à linge. Nous n’avons pas oublié à quel point il nous tardait de creuser à nouveau, d’élever, de construire, de terminer notre œuvre afin d’assister à son écroulement. Nous n’avons pas oublié que nous aimions ça, que cette excitation allait de pair avec la possibilité de recommencer. Parce que nous avions une deuxième chance, une troisième, une quatrième, une vingtième chance de faire et de voir se défaire notre réalisation. Nous le savions. Et nous n’avons rien oublié. Ce que nous avons oublié se trouve ailleurs, du côté de l’illusion qui ne nous quitte plus dans nos obstinations imbéciles. Et que notre désir d’immortalité et de destructions mêlées, nous continuons à les bringuebaler toute notre vie durant tandis que les signes d’une catastrophe prochaine, nous nous refusons de les voir.

Nous avons chuté. À terre, nous répétons, j’ai compris, ça y est j’ai compris. Et nous refaisons le trajet. De bas en haut et de haut en bas. Cette fois, nous nous voyons en train de chuter et tout nous paraît clair. Alors seulement nous commençons à regretter. Alors seulement nous entendons les phrases que nous avions écartées. Alors vient le temps des regrets puis celui du doigt levé : est-ce que je pourrais recommencer ? Autrement ? Mais personne ne répond. Car nous sommes en train de mourir. Ou nous sommes déjà morts. Ou nous continuons de tomber mais conscients cette fois, comme dans les cauchemars, de chuter pour de bon.


_la photo a été prise à Vrgada (Croatie) en août 2012
 
_ce texte a été publié une première fois sur Les Confins, blog d’André Rougier, lors des vases communicants de septembre 2012
 
_prochain vase communicant le vendredi 1er mars 2013 en compagnie de Brigitte Brigetoun du blog Paumée pour des errances dans la ville de Barcelone

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 27 février 2013