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requiem


 
 
Il est presque 21 heures. Un chauffeur de taxi vient de garer sa Peugeot à un carrefour. Pause, cinq minutes, juste le temps de fermer les yeux. Mais on cogne aux vitres. Deux types, la trentaine chacun, agitent leurs bras, font des signes désespérés. Le chauffeur ouvre la vitre du côté passager, Vous allez où ? On va nulle part, tu descends de ta caisse et tu nous donnes ton fric, répond celui qui tient un flingue, pas le couteau, ça c’est l’autre. Le chauffeur remonte la vitre, bloque les portières d’un clic, appuie sur le klaxon de toutes ses forces. Et tremble. Le type est prêt à faire feu sur lui.

Au même moment et à quelques dizaines de mètres de là, un flic en civil rentre chez lui en chantant qu’il se baladait sur l’avenue le cœur ouvert à l’inconnu quand il entend de longs coups de klaxon répétés et des hurlements. Il se met à courir. Deux types secouent un taxi. On devine à peine le chauffeur à l’intérieur. Il sort son arme de service et tire une fois en l’air. Les deux types se retournent, décampent. Le flic en civil est trop loin pour tenter quoi que ce soit. Les deux gars courent vite.

Maintenant, les mecs assis sur un escalier. Ils sont là depuis un bon moment, ils ont vu les deux gaillards s’en prendre à un taxi, ils ont laissé faire. Quand le flic en civil déboule, tirant en l’air et criant, Police rendez-vous, ils se mettent à courir eux aussi. D’autres types les rejoignent. Tous poursuivent désormais les deux braqueurs, hurlent, sifflent, aboient. Les deux types se retournent une première fois, puis, réalisant qu’une meute derrière eux s’est formée, ils le font de plus en plus souvent. Le flingue ne contient pas de balles, le type le jette. Reste le couteau d’office, autant dire que dalle.

Tous les soirs la même chose : on refait le monde ruelle du Sentier, on échange bières, clopes et bons plans, on joue, on chante. L. à la guitare, B. au tambourin et G. au saxo. C’est B. qui le premier a entendu les coups de klaxon, les cris, les coups de feu, et à nouveau les cris. Soudain deux gars déboulent dans la ruelle, Cassez-vous ou vous êtes morts, suivis par plusieurs autres. B. lâche le tambourin et fonce sur eux. G. et L. le suivent. En quelques minutes ils sont quinze derrière les deux braqueurs. L. repère le premier type planqué derrière un escalier. Cinq gars se jettent sur lui et les autres rattrapent le deuxième sur la place. Pendant la course-poursuite, certains ont ramassé des bouts de bois, des barres, des cailloux. Et maintenant ils cognent.

Le flic arrive à hauteur du taxi et présente sa carte au chauffeur, Police ne craignez rien sortez de votre véhicule, qui ouvre alors sa portière. Tout est allé très vite, bégaie-t-il, je n’en reviens pas. Les deux types, la voiture qui tangue, les coups de feu, fermer les yeux, c’est fini pour toi. Il dit aussi, J’ai pensé à mes enfants. Le flic en civil conseille au chauffeur de rentrer chez lui. Qu’il est à pied et ne peut pas faire grand-chose de plus sinon prévenir les collègues. Il hésite : demander au chauffeur de prévenir ses collègues, les pompiers ou prendre d’assaut le taxi et partir à la poursuite des deux gars et de la meute. Demander du secours ? Prévenir ses collègues ?

J’m’appelle D., r’gardez, ça c’est mes papiers, lâchez-moi p’tain, j’vous ai rien fait, r’gardez mes papiers, ils sont en règle, j’m’appelle D., vous m’faites mal, ’rêtez, faites pas chier, r’gardez mes papiers, perso chuis pas un salaud, j’m’appelle D. Le type à terre répète ça au moins vingt fois mais les chiens enragés, ça les excite encore plus d’entendre ça. Le coup du passeport, surtout. Même sanction pour le deuxième gars, sans les papiers cette fois, qui hurle à la mort. Des coups de poings, des coups de genoux. Une boucherie. Des coups de gourdins. Les cheveux, les oreilles qu’on tire. Des coups de couteaux, des coups de poings américains. Deux types qu’on traîne par les pieds, et leur tête qui vient cogner sur le trottoir. Du monde qui déboule de partout mais personne pour les arrêter. Jusqu’au semblant de silence.

Des courageux vont chercher le type qui disait s’appeler D. et l’allongent à côté de l’autre. On respire à peine. Il y a foule. Moi, j’ai vu ci, j’ai vu ça, l’était habillé comme ça, l’avait des ch’veux un peu longs mais pas trop, entre le blond et le brun, tu vois c’que j’veux dire. La police va se pointer mais personne ne bouge. Des dizaines de personnes déboulent encore et de partout. On s’croirait à la fête de la musique, dit quelqu’un dans la foule. Ce sont les pompiers qui arrivent en premier. Ils constatent les dégâts, s’approchent des corps. L’un d’eux bouge un peu. L’autre type est déjà mort. Entre les discussions et les palabres, tout ça dure encore presque un bon quart d’heure. Les collègues du flic en civil sont là maintenant, ils tentent de calmer la foule. Il y a du sang partout. Soudain deux gars surgissent de la mêlée et brisent à coups de brique les deux crânes déjà bien amochés. (C’est ce dernier coup, le coup de grâce, si vous me pardonnez l’expression, dira plus tard le médecin légiste, qui a été fatal pour l’un des deux types.)

B. et G. décident de se livrer à la police. L. parvint à s’échapper. Les flics ramènent au poste une dizaine de types en sueur, couverts de sang et de terre, un saxo et un tambourin qui appartiennent à l’un d’eux, une guitare qui n’a pas trouvé preneur, des bouts de bois, des barres de fer, des couteaux, un piolet, un crucifix.

L. rentre chez lui, sa mère regarde la télé. Elle dit, C’est toi L. ?, viens, on dirait tes copains là aux infos, L. tu me réponds, pourquoi ce flic tient ta guitare, elle est où ta guitare, c’est quoi ces taches sur ta chemise ?


_la photo a été prise à Montreuil en novembre 2011
 
_cette nouvelle a été publiée une première fois sur le blog un promeneur [à propos de Joseph F.] lors des vases communicants d’août 2012 avec J.W. Chan
 
_prochain vase communicant le vendredi 1er février 2013 en compagnie de Christophe Sanchez du blog fut-il

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 25 janvier 2013