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Laurent Herrou | Avant | 27 juillet 2003

2:00 du matin.
Nuit du 26 au 27.
Jean-Pierre dans le salon, regarde la télé. Quoi ? Je ne demande pas. Ce pourrait être un film de cul adolescent, il y a des rires, et des soupirs. Je ne demande pas. J’ai allumé l’ordinateur pour continuer à écrire. Puis, en douce, j’ai connecté le net. Vérifié les mails sur AOL, regardé des photos envoyées pas Paul. Planté AOL, redémarré. Et perdu la page et demie écrite dans la dernière heure. Parce que je n’avais pas enregistré. Sûr de moi. De ne pas faire ce genre d’erreurs. Mais : perdu une page et demie de travail pour cause de cul. De queues. Faire comme si je m’en foutais parce que je n’étais pas sûr de moi. Des mots. Du sens pris par le texte. Revenu au point de départ à cause d’internet. De photos de cul, regardées en douce. De peur que Jean-Pierre éteigne, me rejoigne. Demande ce que je fais.
Ce que je fais ?
J’écris en pure perte. J’annihile le boulot en redémarrant l’ordinateur. Je perds du temps. Du talent peut-être.
Paresse de retrouver les mots.
J’essaie ?

Oui.
Retrouvé les mots – et d’autres mots.
Retrouvé les phrases – et d’autres phrases.
Jean-Pierre s’est allongé sur le lit, j’ai dit : je vais me branler. Il a levé les sourcils sans ouvrir les yeux, il a soufflé : et bien… Avant, je suis allé chier, et l’excrétion a représenté un plaisir similaire à la sodomie, mais en sens inverse. Jean-Pierre a dit aussi : tu pues la vinasse. Et plus tôt, au restaurant, à mon frère : on doit toujours faire ce que l’on a envie, quelle que soit la personne que l’on ait en face, frère, parent, amant…
Je vais me branler, mais il ne dort pas encore.
Dois-je attendre ?
Je ne bande pas : c’est une envie interdite, qui se pose au fond du ventre comme une lourdeur diffuse. Je ne bande pas parce que je m’interdis de le faire. Il faut couper le son, puis connecter internet. Bander. Soupirer. Il faut avoir envie de jouir et le faire savoir. Il faut jouir finalement, puisque c’est l’envie initiale.
Il ne faut pas avoir honte.
Il faut être ce que l’on est.
Il faut faire ce que l’on a envie de faire. C’est Jean-Pierre qui le dit. Il parle de tout autre chose.
Mais.
Avancer.
Bander.
Essayer.
Se branler.
Et jouir.

17:50.
Après la sieste.
Retour de chez les parents, pour l’anniversaire de ma mère. J’ai trop bu, champagne et bon vin. Pas assez mangé, mais trop à la fois. Il faudrait savoir dire non à la nourriture ; de même, je me suis promis des séances d’abdominaux pour devenir autre chose. Un autre corps.
J’ai connecté internet hier soir, un gars de New York était en ligne, qui n’avait pas d’autres photos de lui à m’envoyer que celles que j’avais déjà vues. Il m’enjoignait à réveiller Jean-Pierre, puisque j’avais envie de baiser et que j’avais la chance d’avoir quelqu’un dans mon lit. Je suis passé dans un salon de discussion, puis un autre, un troisième : les gars ne répondaient pas à mes appels, je n’avais rien à échanger. C’est après une heure stérile que je me suis souvenu d’un lien que j’avais créé avec une base de données de mecs, qui montraient leurs photos – leurs profils. Je me suis remis à bander : les types avaient des corps incroyables, massifs, épais, poilus pour la plupart, crâne ras ou non, tatouages, volumes. Quelque chose au fond de moi s’est réveillé, qui m’a fait savoir qu’un jour, je serais moi aussi ainsi ; face au miroir, à mes boucles longues, je me suis dit que ce n’était pas encore le moment. Quelque chose de l’enfance peut-être, ou de la fille en moi, qui n’était pas encore digéré. Je me suis dit que c’était le sexe qui m’emmènerait vers cette autre étape de moi-même. Plus tard.
Jean-Pierre s’est levé soudain, il a remarqué qu’il était presque cinq heures du matin, a aperçu un corps musclé sur l’écran. A dit : et tu fais croire que tu travailles… J’ai répondu que je ne faisais rien croire à personne, j’ai déconnecté, je sentais que je rougissais, que j’avais honte. Dans le salon, je me suis remis à bander, à me caresser lentement, mais la voix de Jean-Pierre et ma culpabilité me poursuivaient. Je me suis couché auprès de lui. Au réveil, on s’est serré dans les bras l’un de l’autre ; puis il m’a fait jouir. Le sperme a siphonné mes canaux intimes, provoquant des ondes de plaisir diffuses, et j’ai balancé la purée dans tous les coins de la pièce – réellement. Puis j’ai encouragé Jean-Pierre à se masturber.
L’envie de sexe est une envie plus complexe que ce que je croyais : elle a à voir avec ma maturation. Un changement dans mon esprit. L’abandon des anciennes croyances. L’envie de sexe – et de ces hommes-là, que je regarde en photo avec une douleur pointue au fond du ventre – est une révolution. Du moins le sera-t-elle lorsque je l’aurais enfin acceptée. Et assouvie.

Horniness.
21:30.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 27 juillet 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 20 septembre 2013