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carnet de route pelliculé

 

Suivre la course lente ou folle des nuages c’est faire des rencontres impromptues, toujours éphémères et jamais reproductibles. Par exemple, tenter de capturer un Bidendum près de Pontault-Combault. Mais la balade n’est pas balisée, elle n’est pas un jeu de piste non plus. Et si sur la Francilienne embouteillée Again d’Archive, quelques dodus, perdus et autres débonnaires nous distraient un temps, il faut déjà penser à remonter les vitres dans les tunnels. Au-delà de la rêverie c’est ma propre nuée de textes cotonneux, orageux et trop souvent effilochés que je perds d’un coup en passant devant les vitraux autoroutiers. Je pense soudain à l’ordinateur que je viens d’éteindre, à la dernière sauvegarde de Time Machine, au disque externe au fond du sac, aux câbles, au netbook, au livre électronique. Le reste est resté dans les clouds : notes, photos, sons, brouillons, séries sans suite, suites sans fin. Mais là ou pas là, ça ne change rien désormais ; tout pourrait même disparaître pour de bon vu que je ne fais jamais d’impressions et que la plupart de mes productions ne sont pas enregistrées sur un disque dur. Sortez couvert, ils disaient (je n’ai pas retenu la leçon) mais bonne nouvelle : la circulation devient plus fluide. Sur l’Autoroute de l’Est c’est toujours comme ça. Autour de nous du vert, du jaune, surtout du jaune, de plus en plus de jaune. Même s’il est toujours aussi beau à regarder de loin, incroyable comme ce bouffeur d’azote chaque année prolifère et s’étend. Mais pas surpris qu’il pleuve si souvent par ici : si j’étais un ondulé sans doute que je plongerais dans ce jaune. Aux alentours de Troyes la chaleur vient écraser les couleurs, le ciel en est comme pelliculé et la voix de Mélissa Laveaux s’y prête. Mais le bleu azur revient vers Langres et sur la ligne du partage des eaux, il n’y a plus un nuage à l’horizon. Nous quittons le 52 pour le septante et l’autoroute pour la nationale : premier virage premières montbéliardes, les géraniums sont aux fenêtres tout va bien, les cerises sont déjà formées, il reste des coucous, des boutons d’or et quelques pissenlits à parachuter, les pommiers perdent leurs pétales. Un coup de gel et tout sera foutu, me dit-on. Le jour tire alors sa révérence, les étoiles pointent, le ciel et moi dégageons.
 
 
Je ne vois pas directement le ciel qui se reflète dans la vitre ouverte. Je regarde les géants défiler, réguliers, sages, en file indienne. Sensuels, rarement violents, ils se forment et se déforment, se désirent dès le réveil. Sur une ardoise le petit tente de dessiner des ronds, des carrés, on dit chat, renard, maison, A R T O, 2 7 3, arbre, nuage, peu importe ; même si tout est encore très imprécis, les nommer suffit déjà à les voir derrière ce trait, cette courbe. Si l’on efface, non pas avec une éponge humide mais avec un mouchoir en papier, les couleurs se brouillent. Tout devient alors brumeux, comme un nuage de lait dans le café. Parfois le ciel ressemble à ça puis soudain on passe l’éponge. Ardoise noire, ciel bleu. Mais les protéiformes sont au rendez-vous et je ne les quitte plus des yeux depuis que j’ai quitté Montreuil. Même les scooteurs, les clébards, les gueulards et les télés ne parviennent pas à les effrayer. Il me semble que la compagnie des nuages est un apprivoisement lent et patient, qu’ils ne se laissent pas attraper facilement. J’aimerais parfois les dompter et achever leur chantier, leur œuvre en cours, leurs perpétuelles ébauches mais ils ont du caractère (je les comprends, moi aussi je suis cyclothymique) ; la preuve, le ciel est à nouveau très bleu, très clair. Mais si la chaleur est estivale les fleurs et les parfums sont printaniers : glycine, lilas, jasmin, muguet. Puis le ciel se couvre, les perruques semblables aux moutons vus dans le pré tout à l’heure laissent place à un grand drap gris mal étendu et bourré de plis. L’orage est annoncé. Il passera finalement dans le couloir alsacien entre Vosges et Forêt noire. J’apprends ça alors que le ciel se dégage, que la fraîcheur arrive. Le bleu se fonce, ça sent la merguez dans tout le bourg.
 
 

Le ciel botte en touche puis se couvre. Impossible de deviner quel temps il fera. On sort les gilets pour la chasse aux œufs dans le carré fleuri. Le petit récupère une boîte de jeux. Il y a un mémo. Sur plusieurs cartes un nuage sourit. Plus tard je relève couleurs, découpes et les poses que les nuages prennent en fonction du lieu où l’œil tente de les photographier : vitre, monocle, pare-brise, velux. Dans l’après-midi je prends la route avec Eric Mcfadden. Le ciel se couvre. Je ne vois quasiment plus les Vosges. Pas bon signe. Dans le jardin du prince des rats le soleil cogne dur et soudain c’est l’averse de grêle. Au retour le ciel est déjà plus clair. Quinze kilomètres plus loin la route est sèche. Je sors du couloir perturbé. Quelques moutons rares maintenant. Celui-là se prend tour à tour pour un dinosaure, un mage ou un sphinx. Je descends de la voiture sous un soleil franc. Tout le monde la fixe : elle ruisselle encore. On dirait un autre pays. Un mois qu’il n’a pas plu ici, me dit-on.
 
 

Le retour nous entraîne au cœur du monde et de ses créations, les éoliennes en plus. Sur l’aire des Jonchets-Les Récompenses je me dis qu’il faudrait pouvoir écrire un texte de la terre vue du ciel, de l’enclos des nuages plutôt, et des nuages vus de la terre : ce serait un aller et retour dans lequel paysages, humains, animaux, minéraux et végétaux pourraient se transformer à l’infini. Des super-héros ? Plus tard en écoutant Angus & Julia Stone, je repense à Herman Melville, André ar Vot, Charles Baudelaire, Julien Gracq, Philippe Jaccottet, Henri Michaux, Saint-John Perse, Stéphane Audeguy, à ce personnage qu’on se partage, qui voyage depuis toujours de texte en texte, héros souvent fantasmé et guide ou gouffre, c’est selon. S’ensuivent 400 km de quasi ciel pur. Un exploit. Surtout quand on revient de l’Est. En avril.
 
 


Ce texte a été publié début mai sur le blog de Franck Queyraud lors des vases communicants de mai 2011.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 31 mai 2011