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C. K. Stead | Je ne suis pas ce corps

« Ce récit concerne trois hommes, quatre femmes, de la drogue et un cadavre. C’est une façon de le résumer. Une autre, moins spectaculaire, serait de dire qu’il touche au problème du Corps et de l’Âme, ou du corps-et-âme, ou du corps contre l’âme. Quand on prend le mot corps ainsi et qu’on en fait un problème philosophique, on se retrouve avec une autre sorte de cadavre sur les bras. Je ne peux l’éviter. Un de mes trois héros est professeur de philosophie, et sa femme s’est convertie au soufisme. La tension provoquée par cette divergence de voie sera révélée. Et malgré la distance qui semble les séparer, le professeur de philosophie abordant (selon sa formule probable) “la dichotomie du Corps et de l’Âme” et le détective de la brigade des stupéfiants annonçant : “Nous ramenons le corps”, trouvent le moyen de se rencontrer quelque part. Leurs préoccupations se recoupent. Rien n’est aussi énigmatique que la mort. Le policier veut résoudre l’énigme du crime – si crime il y a. Le philosophe veut percer le mystère de la vie et de la mort. Il vous dira peut-être qu’il ne le souhaite pas, mais c’est faux. Tous deux parlent pour nous. Voilà le corps, coincé entre le rocher et le tronc de manuka, les yeux au ciel, contourné et submergé par l’eau fraîche et claire du ruisseau. Le policier veut savoir comment c’est arrivé et qui est responsable. Le professeur demande comment cette chose qui était telle est devenue non telle. Comment est-elle devenue cette masse silencieuse, biodégradable, en route vers le néant ? Comment (puisque les philosophes modernes mettent l’accent sur le langage) l’être est-il devenu matière ?
Nous aussi, nous voulons le savoir. Nous sommes le policier et nous sommes le philosophe. Comme eux nous nous posons toujours les grandes questions. Et comme eux nous obtenons généralement des réponses très étriquées et fort peu satisfaisantes. »

C. K. Stead, Je ne suis pas ce corps, roman traduit de l’anglais par Anthony Axelrad et publié chez P.O.L en 1993 (titre original : The Death of the Body, 1986), pp. 12-13.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 19 novembre 2010