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André Rougier | mémoires de l’oubli


 
 
Oublier : acte qui rend gorge à la parole, pénombre qui ne possède ni ne retient, mais exorcise l’évidence de l’heure, ses déplacements et substitutions – là-même où elle se fait présage et délivre, défiant la mort sur ses propres terres, trompe-l’oeil qui en enjambe le bref vertige, le désarme, l’entrave dans ses filets…
Ce qui devant nous se referme, partie de cache-cache exigeant la duplicité d’une durée sans raccord à qui l’abolirait, disséminerait, s’acharnerait à habiter l’horizon de son éloignement, enfin défait de toute image, recoin qui en appelle à ce témoin dont la méfiance est dérobade, traversé qu’il est, et abîmé, par ce souvenir qui l’enchâsse et dont il ne maîtrise plus rien… Temps figé, qui fait signe comme en avant du vécu, mais par cette feinte même qui en sait toujours moins que ce qu’elle éclaire, poussant à franchir la porte au-delà de laquelle se tient ce qui dévoile, et tue…
Proximité qui corrompt, miroitement d’épiphanies, trace complice du mensonge qu’elle livre : ni relique, ni récit, mais silence garant de l’épars, qui chancelle pour faire cesser, préserve ce qu’il trahit, joue avec l’instant qu’il ruine au lieu d’en prendre appui…

Scrupule, arrière-plan, perdu en ses scories, cheminant sans rassembler les jetées et les royaumes qu’il croise, là où l’intrus y a sa place, et le ciel cru, haute mer que le regard “parle” au passé, suée bredouillant, coulée inféodée à la halte, à la hâte, désir labourant le tracé du cortège comme le deuil de qui saurait l’entraver… Clairière octroyée, aplomb se dérobant, touffe d’obscur que les ronces dévorent, rets qu’on relâche, égarés dans le rebut, os de seiche trahissant les domaines de celui qui par deux fois s’ensauvagea, se baigna, s’aveugla – toujours dans le même fleuve, la même ingérence qui déborde…
 
 

 
 
De cette mémoire sans égards ni butées ne reste que la voix qui s’entête à dire, à forger, bien avant l’oracle, les réponses qui te prennent en charge : ni pourvois, ni mesures, mais les traces “vierges même répétées”, le sang prodigue, pèlerin inclément qui fouaille, puis s’éloigne, ébruitant ton berceau sans tutelle, l’échéance qu’on ne fait reculer que pour la vaillance de l’écoute, la lassitude de l’affût et la culbute de l’heure…

Mémoire du chasseur, du devin qui te hèle, te murmure à l’oreille, ressassant l’histoire des autres jusqu’à la faire sienne : pesée des caps, frayeur pourvoyeuse des seuils qui apostrophent l’étendue et qui rien n’amassent, sauf l’écart, l’outil et l’illusion… Mémoire engluée, lointaine et qu’on appelle mensonge, tout à ta poursuite au point d’en oublier pourquoi ; feu-follet te reniant, te séparant de toi-même ; secret exténué, là où il n’y a plus rien à retisser et tout à redire ; ombre sans prosélytes, qui dépose tes foulées, règle l’embarquement des masques, le geste du chaman qui s’élance, retaille la source, cisèle l’errance, lave les morts des libres domaines mercenaires…
 
 


André Rougier fait partie des rares personnes que je connaisse qui ont pu à la fois approcher Jorge Luis Borges, René Char et André Pieyre de Mandiargues. Lecteur averti, grand connaisseur de la littérature francophone, italienne et latino-américaine, amateur d’essais critiques, il a également publié quelques trop rares textes en revues et sur des sites littéraires (d’ici là, éditions du Zaporogue, Terre de femmes). Après avoir approché le numérique sous différentes identités, André Rougier a ouvert il y a un an un espace de création, Les Confins, blog sur lequel il poste régulièrement des extraits de son journal de bord, des citations, des dialogues ainsi que des proses poétiques (ses élucubrations, dit-il). Cette oeuvre foisonnante est le plus souvent accompagnée d’images et de musiques. On peut aussi le suivre sur twitter.
J’ai eu l’occasion de le rencontrer trois ou quatre fois et c’est un plaisir pour moi de poursuivre nos discussions mais d’une autre manière, à travers Les vases communicants.

André souhaitait échanger autour de l’oubli et de la mémoire. Je le remercie de m’avoir invité, d’avoir écrit Mémoires de l’oubli et de m’avoir soutenu jusqu’au bout.

Si vous souhaitez lire ma contribution, Qui me remonte comme un signe, il vous suffira de cliquer ici.

Une fois de plus, sans Brigitte Célérier, Les Vases communicants ne seraient pas ce qu’ils sont ; grand merci aussi à elle d’avoir tenu à jour la liste des 27 échanges du mois que vous retrouverez ici ou .

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 7 septembre 2012