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quotidiennes XXXI (14/s19)

_faire entrer vent, roseaux sauvages et un petit étang dans la corderie
#montreuil #parc #guilands #congéparental #corderie

 
 

_mousson de mai
#montreuil #parlavitre #regardeleciel #àlaverticaleduprintemps

 
 

_une main de deux cents jours [1]
#montreuil #congéparental #corderie #lapetite #corps

 
 

_à 10 km de Notre Dame
#nogentsurmarne #RN34

 
 

_détail d’une des serres abandonnées du jardin d’agronomie tropicale [2]
#paris #vincennes #nogentsurmarne #parlavitre #temps #traces

 
 

_ce qui se construit dans le dos
#montreuil #miroir #chantier #sentier #voisinage

 
 

_ombres domestiques [3]
#montreuil #ombres #travaux #projection

 
 


_Photos : Montreuil, Paris, Nogent-sur-Marne (5-11 mai 2014)
 
_Le projet de GRAINS D’INSTANTS est de remonter le temps en images à partir du 18 avril 2012 où j’ai posté mon premier instantané sur le réseau social Instagram, en reprenant ou en modifiant les légendes et, en suivant son évolution, de voir ce que peut créer ce décalage spatio-temporel. Pour en savoir plus sur cette rubrique, suivez ce lien.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 1er novembre 2015


[1Sur le canapé, Lapetite qui a deux cents jours de vie depuis une heure, se retourne, sans y croire, sans forcer, sans plus. Elle préfère se laisser glisser dans le transat et, par la vitre, regarder le vent agiter les branches des arbres ou les fils électriques. Pour l’instant, tandis que Mathilde Roux nous fait « entrer dans la gaieté par le détail », Lapetite préfère l’air et le ciel à la terre ou au sol.

[2Visite du jardin d’agronomie tropicale qui se trouve dans le bois de Vincennes. D’abord « jardin d’essai colonial » (1899) puis emplacement de l’exposition coloniale de 1907, le jardin a également accueilli hôpital militaire (1939-1945), mosquée, « monuments aux morts en hommage aux soldats originaires des anciennes colonies »... Impression mélangée. Il a plu, le jardin est foisonnant, humide, dans son jus. Après être passé sous une arche, je découvre qu’on a recréé une maison cochinchinoise en face d’un bâtiment plus ancien, délabré, claquemuré, aux volets fermés, barricadé. Plus loin, une stèle fissurée nous rappelle que des Cambodgiens et Laotiens sont morts pour la France. Ici se confronte tout un pan détestable de l’Histoire de France : son exploitation d’êtres humains aux quatre coins du monde, l’esclavagisme et l’utilitarisme ainsi que cette mode qui consistait à mettre au même niveau animaux, habitations, trophées et humains. Malgré la douceur familiale et amicale, je ne peux m’empêcher de repenser à Cannibale, le roman de Didier Daeninckx qui s’inspire de l’histoire de trois ancêtres du footballeur Christian Karembeu (dont son arrière-grand-père) invités par des colonialistes à présenter leur culture dans le Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne (en marge de l’exposition coloniale de 1931 qui avait lieu dans le bois de Vincennes), trompés et humiliés en compagnie d’une centaine d’autres Kanaks venus de Nouvelle-Calédonie, présentés au public parisien comme étant des spécimens particuliers, exhibés comme des bêtes, des animaux sauvages. Aujourd’hui le jardin est en partie laissé à l’abandon sauf un ou deux pavillons – comme si nous ne savions plus quoi faire de cette mémoire, de nos hontes, comme si, par manque de décision, d’avis tranchés et sans doute de moyens financiers aussi, nous laissions venir, rouiller, moisir, pourrir tout en nous donnant bonne conscience en demandant à des artistes de créer ici ou là une œuvre, de prévoir une lecture ou une exposition. Au fond, les serres aussi sont envahies par les herbes folles et les arbustes ; les carreaux et les vitres des verrières sont fêlés ou cassés, une échelle en ferraille, rongée par le temps et fixée à la toiture, repose là depuis des dizaines d’années, prend la pose sans le vouloir ; à ses côtés, un panneau criblé de points de rouille nous conseille de rouler doucement. J’ai plutôt l’impression qu’il nous dit que c’est nous qui rouillons, doucement. Et comment lui donner tort malgré les enfants qui courent dans tous les sens, cherchant têtards et épées de guingois ou faisant la course. Et soudain le bois se fait plus sombre et Legrand vient me donner la main, impatient de trouver la sortie, d’éviter la pluie. Lapetite, elle, s’est endormie dans le porte-bébé, à l’abri du temps passé, présent, gris.

[3Liste de mes inquiétudes de ce soir, non exhaustive et adaptée à l’âge de Legrand et de Lapetite (par exemple, la peur de la mort subite du nourrisson n’a plus à figurer ici aujourd’hui). J’ai peur qu’ils se fassent enlever, qu’on les harcèle, qu’on les rackette avec une arme, qu’on abuse d’eux sexuellement, qu’on les égorge, qu’en voiture ils viennent à tomber sur la route parce que nous aurions oublié de bloquer les portières, qu’un des chauffeurs des cars du centre aéré ait un malaise au volant, qu’il se fasse renverser par une voiture, un camion, un bus, une moto, qu’ils tombent sur la tête, qu’il s’étrangle avec le fil de sa veilleuse, qu’elle s’étouffe avec des coussins dans son lit, qu’elle s’étouffe avec un jouet de Legrand qui n’avait rien à faire à portée de ses mains, qu’elle s’étouffe en général, que je la fasse tomber quand je la porte dans mes bras, qu’ils s’empoisonnent, qu’ils se noient, qu’il mette le feu à sa chambre après avoir joué avec l’un de mes briquets que j’aurais laissé traîner dans l’entrée, qu’ils mettent leurs doigts dans une prise, qu’il tombe d’une fenêtre, d’un mur, d’un rempart, qu’ils meurent de soif parce que je les aurais oubliés dans la voiture, qu’un animal leur saute à la gorge, qu’un insecte inconnu vienne les piquer, qu’ils se coupent, s’entaillent, qu’ils contractent une maladie rare, subite, mortelle, que, se retrouvant orphelins, ils soient maltraités par leur famille d’adoption, (...)