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quotidiennes XXX (14/s18)

_menu du jour
(nourrir, soigner, accompagner, regarder pousser) [1]
#montreuil #congéparental #diversificationalimentaire

 
 

_après l’orage, entre la Gare de l’Est et la Gare du Nord [2]
(attendre, accompagner, écouter grandir)
#paris #regardeleciel #orage #reflets

 
 

_comme ailleurs, dernier soleil d’avril [3]
#montreuil #regardeleciel #avantlanuit

 
 

_lire, un premier mai, Virginie Gautier [4] et Eugène Savitzkaya
(le lecteur crée ses (traits d’) unions et unit des paysages opposés)
#montreuil #lire #errances #paysages #dehorsdedans

 
 

_ma binette est une fourchette, dit le merle bègue [5]
#montreuil #aujardin #lireetbiner #Savitzkaya #FouCivil

 
 

_Philippe Katerine a un nouveau fan
#montreuil #lenfancedelart #apprentissage #écriture

 
 

_le temps d’une attente : ce qui se passe, ceux qui passent [6]
#paris #métropisme #ligne5 #garedelest

 
 


_Photos : Montreuil, Paris (28 avril-4 mai 2014)
 
_Le projet de GRAINS D’INSTANTS est de remonter le temps en images à partir du 18 avril 2012 où j’ai posté mon premier instantané sur le réseau social Instagram, en reprenant ou en modifiant les légendes et, en suivant son évolution, de voir ce que peut créer ce décalage spatio-temporel. Pour en savoir plus sur cette rubrique, suivez ce lien.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 25 octobre 2015


[1Lapetite mange ses trois premières cuillers de purée de carottes cuites à la vapeur et mixées avec le Babycook qui n’avait pas servi depuis cinq ans.

[2Legrand est rentré, l’orage à la gare de l’Est était grandiose, la lumière sur les toits un spectacle. J’avais de l’avance, j’ai bu une bière au comptoir en écoutant des comédiens parler de leur tournage du jour, le patron était en face de moi, je ne le connaissais pas, j’ai pris un journal plié-déplié, j’ai joué à l’habitué debout contre le zinc, je me suis souvenu que le patron ne m’avait jamais vu, alors j’ai enfilé le costume du touriste et j’ai payé ma consommation. Sur le quai, Legrand m’a sauté au cou. Nous sommes restés longtemps là, devant les trains ; j’ai fait plusieurs photos car il y avait un détail qui l’amusait sur un des TGV. Dans le métro j’ai trouvé qu’il avait grandi mais une fois à la maison j’ai dû reconnaître que je m’étais trompé : il avait pris du poids.

[3Je crois encore un peu en l’Humanité sinon je me serais déjà supprimé mais ça fait bien longtemps maintenant que je ne crois plus en l’Homme. Comme si tout était normal, le dernier soleil d’avril se couche sur le parc des Guilands.

[4Un homme qui dort de Georges Perec décrit avec une extrême minutie le quotidien d’un jeune homme qui, du jour au lendemain, a décidé de ne plus suivre ses cours, de ne plus voir ses amis, de rester dans sa chambre où il passe au peigne-fin tout ce qui l’entoure et qu’on ne voit pas lorsqu’on est en mouvement. Quand il sort de sa chambre il fait souvent nuit ; il peut errer ainsi des heures ou rester dans son lit plusieurs jours sans rien faire. Ce jeune homme est sorti de la ronde, a quitté le cours des jours, l’affolement des heures, l’activité du monde. Dans Les yeux fermés, les yeux ouverts de Virginie Gautier (Les éditions du Chemin de fer), le jeune homme est une jeune femme. Elle aussi erre, dans le paysage, dans une maison vide, dans le paysage encore. Comme si fermer les yeux était déjà mourir, elle aussi dort sans dormir, les yeux ouverts sur ce qui l’entoure : l’infra-ordinaire, les ombres, les mouvements, l’absence ; parfois elle parvient à fixer sur pellicule ce que ses yeux ont perçu à un instant précis et qui a déjà disparu, tous ces fantômes formés déformés dans la nuit diurne, ces impressions floues de nos corps pluriels qui nous échappent, enfuis enfouis, en fuite. Dans la maison vide où elle a trouvé refuge, l’être et l’avoir sont aux aguets, redessinent l’espace, réinventent le temps, apprivoisent le vide. Ici l’animal tout en sensorialité, fragile, prêt à tomber, à se fondre, proche de disparaître, cherche à ne pas laisser de traces, à ne pas faire de bruit, à ne pas être vu mais observe le moindre mouvement de l’autre et la moindre respiration, accepte l’aide de R. (l’appel d’air, l’aire du havre, ce qui reste du mot « amour ») sans rien promettre en retour, oublie le temps commun, connu, social pour suivre sa propre temporalité, habite le monde hors cadre, vit non pas avec les éléments mais comme un élément. Le personnage, double fantasmé de la photographe Francesca Woodman, est ainsi dessiné et Virginie Gautier amplifie le vertige en alternant narrateur extérieur et monologue intérieur, photos de Woodman et lignes de fuite sans ponctuation : épreuve du deuil, le récit frappe aussi par ses moments de grâce, ses pas de danse et ses visions fugaces. Comme chez Perec, je retrouve (dans le portrait d’un personnage en train de rompre tous liens avec le monde, dans l’errance et le huis clos et plus particulièrement dans les descriptions minutieuses et le goût du détail) ce désir de fixer ce qui est en train de disparaître ou a déjà été oublié (objets, lieux, êtres humains) et de nommer ce qui reste de cette disparition ou de cet oubli.

[5Ma binette est une fourchette, dit le merle bègue chez Savitzkaya. Et moi qui fais partie des laborieux, même dans les tâches les plus abordables, même dans le futile, comment vais-je parvenir à enlever toute cette mauvaise herbe qui, chaque jour, cherche à prendre racine autour de Lapetite ? Je coupe la radio.

[6Je pense à tous ces petits points sur la carte que quelques inhumains ont gommés, effacés, bariolés, rayés, déchirés. Je pense à ceux qu’on remplace par du rouge et par le vide de la mort. Je pense en nombre, ne connaissant pas leur nom ni leur visage ou leur histoire qui s’est arrêtée là, à droite, en bas, plus bas. Je pense à ceux d’Ukraine, de Syrie, du Yémen. Je pense à celles du Nigeria. Je pense mal. Je pense à l’abri de la barbarie. Je pense que je suis un privilégié. Je pense que je n’ai pas à soulever des montagnes pour que mes enfants soient en sécurité. Je pense qu’ils sont des points mouvants sur la carte, qu’ils ne sont pas en danger, qu’ils vivent loin des attaques aériennes, des tirs de missiles. Je pense que mes peurs sont, pour la plupart, infondées. Je pense que lorsqu’ils sont nés j’en ai perdu quelques-unes. Je pense que depuis qu’ils sont nés j’en ai fabriqué d’autres. Je pense aux points sur la carte, dans le monde, qui tremblent de la vraie peur ceux-là, aux pères obsédés par la survie de leur famille et qui tuent les enfants des autres. Je pense aux mères qui ne peuvent rien dire, à leur(s) fille(s) qui n’auront pas d’enfance. Je pense que nous sommes bien nés. Je pense que nous culpabilisons parfois face aux points sur la carte qui étaient blancs ou noirs ou bruns ou jaunes et sont rouges ou violets maintenant. Je pense que nous pensons d’abord un ou deux ou trois ou quatre avant de penser cent, mille ou plus. Je pense que je ne devrais pas ou que je devrais mieux penser. Je pense que c’est trop tard pour moi : l’éponge ne sera plus jamais sèche.