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Piero Cohen-Hadria | bleu blanc

► Trente-deuxième participation aux Vases communicants (après dix mois d’absence) en compagnie de Piero Cohen-Hadria avec qui j’avais déjà échangé en juin 2012 (quel bon souvenir !). Infatigable marcheur, arpenteur, voyageur, observateur, Piero est aussi un grand cinéphile, un écrivain qui me touche beaucoup, toujours au plus près de la ville qu’il photographie et de « l’autre » dans la ville qu’il sait reconnaître. On peut le lire régulièrement sur le site Pendant le week-end (rubriques Carnets, Oublier Paris ou encore Ville (ma) vue du sol) mais aussi ailleurs sur le web (en revanche, pour suivre la pente et se laisser glisser il vous faudra d’abord prendre la bonne direction).
Avec bleu blanc, PCH nous emmène au cœur de son métier, de son quotidien, là où, le temps d’un pas de côté, l’ordinaire peut parfois passer de l’infra à l’extra. Merci à lui pour cette nouvelle invitation et ce texte émouvant que je suis fier d’accueillir.
Les autres Vases communicants du mois se trouvent ici. C’est Angèle Casanova qui se charge désormais de gérer et recenser les échanges littéraires. Bravo à elle pour cette courageuse initiative et toutes mes amicales pensées à Brigitte Célérier qui a longtemps accompagné ces rendez-vous mensuels et qui, je suis sûr, continue de les suivre depuis Avignon.
Pour lire ma contribution intitulée jaune bleu, cliquez ici.

 
 

PIERO COHEN HADRIA | bleu blanc


 

Voilà bien des années que ce travail m’occupe ; et longtemps il m’a nourri, autant financièrement qu’humainement (c’est pourquoi je l’aime, surtout). Bien sûr je traîne les pieds pour y aller, je me rase, je m’habille de frais, je cherche mes affaires et j’y vais, quand même, et la première raison (financière) n’est pas exactement celle qui me ferait bouger (si j’en avais les moyens, bien sûr – mais non). C’est un chemin mille fois emprunté, c’est une place dix mille fois occupée, ce sont des questions (elles changent mais restent toujours semblables) cent mille fois posées. Et devant moi, je ne les connais qu’un quart d’heure, je ne les reverrai jamais plus, et elles-ils sont là, sourires, légèrement emprunté-e-s, affirmant que oui, ils-elles veulent bien répondre ou alors parfois s’excusant, une moue, « non pas envie », « non train à prendre », « non faim », « non merci ». On a beau être enquêteur, dans mon cas on n’en est pas moins homme : j’ai à compter ceux qui sortent, à choisir le énième, lui poser la question de quelques minutes pour un sondage. C’est ce que je fais, bon an mal an, deux ou trois mille fois. Avant-hier, j’attends, je pose ma question, elle me dit oui, j’y vais, je note : c’est papier crayon mon affaire, je n’utilise pas de plaquette, je n’utilise pas d’ordinateur comme en quatre-vingt-dix, je reste tel qu’en moi-même, je pose quelques questions, et là, voilà, il arrive parfois que les choses aillent ainsi, il s’agit de sciences humaines, le recueil des réponses a quelque chose à voir avec le statut qui nous conditionne, je suis là, je note (je ne regarde pas les gens, alors), je ne fais que noter. Ils-elles me voient faire. Il y a sûrement des clauses au contrat de propriété privée de ces réponses, donc je n’en peux dire rien, je ne fais que noter sans dire qui est ni d’où vient cette personne, rien d’autre, je ne dis même pas ses mots, je ne les emprunte qu’à peine, elle ses cheveux presque blancs et courts, son chandail rouge, je sais ses lunettes, ses soixante trois ans, son métier que je tais comme son lieu d’habitation (j’en ai déjà trop dit), elle debout, là, devant moi penché, mon crayon (c’est un bic bleu, à bille, quelque chose de courant), mon manteau, mes lunettes (j’ai mon âge), je note vite donc j’écris mal, une graphie défaillante (je ne parviens pas à me relire, parfois), je suis là penché, elle parle : « les cellules gliales » dit-elle

 
 

 

(je ne sais écrire cet adjectif qu’à présent – je sais aussi depuis qu’il en est de 4 sortes

 
 

 

mais à ce moment-là, non, alors je relance) : « des cellules viales, vous dites ? » et je la regarde, elle me sourit, « oui, dit-elle, gliales » (je ne comprends pas encore, je note viales, j’ai une contenance à donner aussi, je suis dans mon rôle, j’écris, je me penche, j’écris) et je dis « mais pourquoi ces cellules-là, elles ont quelque chose de particulier, sûrement hein… » une sorte de connivence, un peu d’humour, un peu d’empathie, quelque chose qui aiderait quelqu’un à dire quelque chose, je n’attends rien, je sais qu’il y aura une réponse, je note, bleu papier blanc, je n’ai plus de place, j’écris cellules viales, et j’entends le silence, j’entends cette demi-seconde, suis-je allé trop loin ?, dans cette demi-seconde ce qui ne vient pas immédiatement, je ne relève pas la tête, je reste penché mon papier, blanc, mon écriture, bleue, ma main posée, je ne sais pas, elle : « oui, je voulais comprendre… » et : « oui, j’ai compris ce qu’étaient ces cellules, parce que je cherchais à savoir… », je ne relance pas, je note cherchais à savoir bleue fond blanc, je retourne mon papier, « une raison bien précise… », dits comme ça, ce sont ces mots-là, et je ne les écris pas, non, « … parce que mon mari est mort, une tumeur au cerveau, il y a quelques mois et c’étaient ces cellules-là qui étaient atteintes… », les choses arrivent, elles ne servent à rien dans mon travail, elles sont là, mais elles ne sont de rien, elles sont là, j’ai relevé le crayon, j’ai relevé la tête, cette femme devant moi, ces yeux tout à coup rougis, et cette larme sur sa joue, qui doucement descend

 
 

 

Texte et photos : Piero Cohen-Hadria

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 5 décembre 2014

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