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Thomas Vinau | La part des nuages (Alma)


 
 

Joseph est un homme, un père, il est un enfant perdu dans le corps d’un adulte lorsque son fils rejoint sa mère et s’absente une semaine. Il ne fuit pas pour autant mais ne cherche pas à colmater à tout prix les fuites dans son histoire ni les fuites du temps : si d’abord il s’excuse, se retire, s’efface, en père célibataire mais accompagné de la tortue de son fils Noé, Joseph va chercher en lui des morceaux d’enfance dans les heures molles du quadra et l’innocence perdue. Bien sûr il ne peut qu’en remonter des fragments, conscient des pertes et des profits, des peurs anciennes et nouvelles, du ras le bol et du tenir-bon-quand-même. Et si dans ses moments déboussolés Joseph cherche à remplir son manque dans la cabane de son fils, dans un parc, dans la nuit, dans l’errance, dans l’alcool, dans l’écoute, conscient de la difficulté de vivre, il lui suffit parfois de quelques nuages dans le ciel, d’un peu de coton, d’une fumée épaisse, d’une mousse ou d’une buée pour, dans l’éphémère, le temporaire, la parenthèse, faire mieux passer le temps, celui de l’attente d’un père, et vibrer un peu.
Joseph n’est pas Thomas, Thomas n’est pas Joseph, le lecteur n’est ni l’un ni l’autre et pourtant l’auteur parvient à nous associer à sa part des nuages. Joseph devient peu à peu quelqu’un de familier : dans les phrases courtes et les jaillissements poétiques du quotidien il est alors un frère.
Vivre n’est pas rien, écrire non plus, négocier le pas de côté n’est pas donné à tout le monde. Mais une fois encore, Thomas Vinau, dans sa quête permanente, entre brouillard de l’enfance, gestes du quotidien, bruits du monde, langue commune et tout ce que le corps capte des autres, pose sa voix, trouve son rythme et un peu de douceur dans le combat ordinaire.

« J’ai eu peur. J’avais peur de grandir. Peur de devenir comme tout le monde. Peur d’accepter cette drôle de farce. Peur de passer à côté. Peur de la médiocrité. Et puis j’ai un peu voyagé. J’ai eu deux trois amis. J’ai lu deux trois livres. J’ai rencontré deux trois femmes. Je me suis dis que ça valait la peine. De jouer le jeu. D’accepter la farce. Alors je m’y suis mis. J’ai trouvé une place. J’y ai fait mon trou. J’ai aimé quelqu’un. J’ai eu un fils. Alors j’ai eu peur pour lui. Peur de demain. Peur de la mort. Des enculés d’en face. Ils sont forts, les enculés d’en face. Toujours plus forts. J’ai eu peur pour lui. Peur de ce qu’il allait devenir. Peur de ce que j’étais devenu. Maintenant j’ai peur de ce que je ne deviens pas. Et puis j’en ai marre d’avoir peur. Ça ne marche plus d’ailleurs. Je n’ai plus peur. J’en ai juste marre. » (Thomas Vinau, La Part des nuages, Alma éditeur, 2014)


_blog de l’auteur : ETC-ISTE
_site de la maison d’édition : Alma, éditeur
_carte postale : « la poésie est un sale type qui demande de l’amour pour tous les sales types qui n’en demandent pas » (Thomas Vinau / Emilie Alenda)

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 10 octobre 2014