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Pierre Ménard | transparente évidence

à Hélène Trény

 

 
Je ne le vois pas tout de suite. Fatigué, je marche rêveur, remontant la rue d’un pas hésitant. La ville a quelque chose de changé, paysages furtivement transfigurés comme en rêve la familiarité des lieux nous apparaît en leur envers même, tel un gant retourné. Il se tait, tout un long moment. Je n’ose mettre fin à ce silence. On dirait qu’il hésite à répondre, souriant. Peut-être parce qu’il est devenu timide, dans cette sorte de solitude, peut-être parce qu’il n’a pas trop perçu que le temps passait. Je marche vers lui attrapant de-ci de-là, dans ce mouvement versatile, des bribes d’images qui s’effacent comme les ombres de ce début de journée dans la campagne qui nous entoure, points de vues variés mais infimes dont on a du mal à deviner le sens et dont il est difficile de recomposer ultérieurement le motif décousu : des fragments de ville, des bouts de rue, de trottoirs, les vêtements d’une passante, le phare d’une voiture, l’éclat d’une enseigne lumineuse, la tranche d’une lettre sur un panneau de signalisation, la couleur d’un rideau fermé ou celle d’un véhicule filant à toute allure dans un bruit d’oiseau qui s’envole. Et, brusquement, au tournant d’un mur, le soleil levant dans les yeux comme un grand cri d’enveloppement, je le vois, il est là, je l’ai vu. J’ai cru me tromper dans l’inachevé de la lumière.
 
 

 
Je ne le vois pas tout de suite. Je m’approche lentement de lui, rien ne presse, il marche si lentement, je crois qu’il s’est arrêté, sans doute pensant à quelque chose qui l’empêche d’avancer, avant de traverser la rue, ses pieds aux bords du trottoir, le soulier gauche ouvert dépassant à peine, il s’apprête sans doute à partir dans cette direction, apparences qui se divisent comme des mottes de terre, ainsi notre conscience du monde. Je pense à l’étonnante sonorité des mots, à toutes nos façons contradictoires de chercher à atteindre en nous à davantage que nous. Je pense l’avenir déjà parmi nous. Ce noeud d’affections et d’effractions. Un bruissement de feuilles mortes, le froissement de l’herbe. Le souvenir qui s’efface laisse vite dans tous les lieux parcourus, sur tous les corps, se refermer l’évidence. Je pense à lui, à ce qui me relie à lui, la lumière des façades qu’on aperçoit à travers les arbres, depuis ce matin, et retrouver ses sentiments les plus ténus, les plus fugitifs. Je suis à ses côtés. Je lui demande ce qu’il fait là au juste, pourquoi il hésite si longuement sur ce trottoir, ce coin de rue si peu éclairé, mais d’une belle lumière silencieuse qui vient du mur voisin. Que cherche-t-il ? Qu’est-ce qu’il attend pour traverser ? À quoi rêve-t-il ? Pendant ce temps-là les nuages s’amoncellent dans le ciel formant à l’horizon le signe précurseur de cette heure mystérieuse.
 
 

 
Je ne le vois pas tout de suite. Il a changé, ce n’est plus le même, le fait de m’approcher de lui l’a semble-t-il transformé, déformé, anamorphose fantomatique, c’est incompréhensible, je peux le toucher, je suis à sa portée, tourne autour de lui pour m’apercevoir que cela ne peut pas être lui, non c’était impossible, je me suis trompé, erreur grossière que la fatigue seule peut justifier. Cet homme ne peut pas être l’homme que je connais, que j’ai cru reconnaître plus tôt, et là cette illusion s’attarde, toute une minute, puis elle s’efface. Je continue à tourner autour de lui, fasciné par cette méprise, et plus je tourne, tout autour de moi tourne au même rythme mais en sens inverse. Je pousse un cri, de douleur. Les maisons tanguent dans mon dos, le trottoir chavire, ma tête va exploser, mes yeux embués de larmes. Je connais cet homme, il ne sait pas qu’il n’est lui-même qu’un rêve, plus exactement l’image de cet homme figée dans la mémoire spéculaire de cette interface fascinante qui m’accepte à son bord, m’embarque sans crier gare, comme un personnage dans une histoire dont je ne connais pas l’issue. Comprendre enfin que cet homme est mon grand-père et qu’il est mort quelques mois plus tôt. Des mots que je n’ai plus besoin de prononcer si transparente est leur évidence.
 
Ce texte est dédié à Hélène Trény qui m’a raconté cette histoire après avoir consulté mon article Pourquoi vouloir voir le monde en vrai ? Les images proviennent de Google Street View même si il ne s’agit pas de celles décrites dans le texte.


Le texte qui précède est de Pierre Ménard ; il a été écrit dans le cadre des vases communicants, ensemble polyphonique initié par Tiers Livre et Scriptopolis. Le principe : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Ce beau programme a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites cités supra ainsi qu’entre... Liminaire justement et Fenêtres Open Space que j’accueillais le mois dernier (d’autres précisions sur les vases communicants ici). Pour découvrir ma proposition chez mon binôme, suivez la →. Grand merci à Brigitte Célérier (sans elle ce serait un peu le bazar) qui a tenu à jour la liste des 22 autres échanges du mois. Merci également à Pierre Ménard pour l’invitation (sa confiance est un sacré carburant).

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 3 décembre 2010