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plis (22/12/12)

_les plis de la ville

 
 

« Quand elles ne s’écroulent pas, les villes puent ; alors qu’à la campagne, on respire. Si jamais quelqu’un en sut quelque chose, c’est bien Eizo Yamamoto. Trois ans après la destruction de Lisbonne, quel jour au juste on l’ignore (soit avant soit après l’élection à Rome le 6 juillet du pape Clément XIII, lequel réfractaire aux Lumières mettra à l’index moins d’un an plus tard l’encyclopédie raisonnée de Diderot et d’Alembert), il naît dans la province d’Echigo, de nos jours on dit Niigata, sur la côte ouest du Japon, juste en face de l’île de Sado – jadis maudite et naguère terre d’exil de samouraïs lettrés, sa mère y était née, depuis deux siècles alors l’île était devenue un haut lieu du théâtre nô. Sur la vue satellitaire datée de 2012 que proposera à la consultation le site internet Google Maps, le village d’Izumozaki dont il est plus précisément originaire sera masqué par un nuage blanc, une portion du tracé de l’autoroute qui le traverse désormais, la Mikuni Highway, se retrouvant ainsi suspendue dans le vide. Ça lui va bien. Les Yamamoto sont un clan respecté d’armateurs prospères mais dont la lignée faute de mâles menaçait de s’éteindre et qui, ayant cédé et leur fille et leur nom au fils méritant de pauvres paysans du coin, Shinzaemon, le futur père d’Eizo, s’étaient avisé avoir fait une assez mauvaise pioche en vérité, car si Shinzaemon s’acquitte du mieux qu’il peut de ses fonctions de prévôt du village, héréditaires chez les Yamamoto, le pouvoir ça n’est pas son truc, tous ces litiges l’assomment entre pêcheurs et chercheurs d’or (Sado est aurifère), s’il avait pu se limiter à ses activités de poète et de prêtre, il n’aurait franchement pas dit non – ses vers ont localement une petite réputation et le temple shinto n’a qu’à se louer de lui. Dans ce pays très froid l’hiver où la neige est superlative, sa bourgeoise outre l’aisance lui procure quatre garçons, trois filles et un ennui sans bornes dans une brume d’insatisfaction. L’aîné accuse bientôt les défauts de son père, il se sent encore moins Yamamoto que lui ; paresseux comme pas deux il rêvasse, bâille aux corneilles, traîne sur la plage toujours à lire, écoute à peine ce qu’on lui dit et peut passer des journées sans l’ouvrir ; c’est un gentil gars cela dit et au surplus, plutôt naïf, on lui ferait gober n’importe quoi et au village c’est un passe-temps. Son premier surnom, il en aura plein, lui est donné non sans moquerie par les bonnes gens d’Izumozaki et c’est Lampe allumée en plein jour, soit une chose qui ne sert à rien (...). »

Didier da Silva, L’ironie du sort, éditions de L’Arbre vengeur, 2014.


_photo : Montreuil, le 22 décembre 2012
 
_Le projet de GRAINS D’INSTANTS est de remonter le temps en images à partir du 18 avril 2012 où j’ai posté mon premier instantané sur le réseau social Instagram, en reprenant ou en modifiant les légendes et, en suivant son évolution, de voir ce que peut créer ce décalage spatio-temporel. Pour en savoir plus sur cette rubrique, suivez ce lien. Parallèlement à ce projet je continue d’alimenter mon carnet d’instantanés sur Instagram où je poste désormais (sauf exceptions) une photo légendée par jour.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mardi 22 avril 2014