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Virginie Gautier | La voie est libre

► Trentième participation aux Vases communicants en compagnie ce mois-ci de Virginie Gautier qui nous invite à une utopie urbaine à partir de l’expression et slogan « La voie est libre », festival qui a lieu tous les ans à Montreuil ; ma proposition intitulée La voie (n’) est (pas) libre se trouve quant à elle sur son site, Carnet des Départs.
J’ai rencontré Virginie Gautier en mai 2013 lors d’une soirée consacrée aux vases communicants où, en compagnie de Mathilde Roux, elles faisaient s’entremêler images, collages, mots et voix. Leur tissage s’intitulait Broderies (ici et ).
Virginie Gautier est plasticienne et écrivain, activités toutes deux portées par un même regard perçant et lucide, un regard qu’elle pose sur la ville, le paysage, la périphérie. Loin d’être une simple spectatrice, elle cherche à comprendre comment les humains (soi et les autres) et les lieux se parlent, se répondent, se confrontent ou se rejettent. À la fois observatrice et scrutatrice, elle est surtout une miniaturiste des lieux traversés ou habités. Elle les questionne parce qu’ils la questionnent et parce qu’ils bouleversent la langue, le verbe, sa lecture de soi et du monde. Ce que ces secousses, déambulations, errances font surgir, on les retrouve dans sa matière avec une extrême précision et un sens aigu du détail, du dedans au dehors et inversement. Je vous recommande d’aller découvrir ses Lignes de fuite, ses Miniatures mais aussi ses zones ignorées (Éditions du chemin de fer) et ses Sédiments (publie.net). À noter que son prochain livre, Les yeux fermés, les yeux ouverts, paraîtra en mars prochain aux éditions du Chemin de fer.
Merci à Virginie pour sa patience (oui je lui ai fait faux bond en décembre dernier...). N’oubliez pas de consulter la liste des échanges du mois sur le blog tenu là aussi avec minutie par Brigitte Célérier que nous remercions une fois encore.
ChG

 
 

VIRGINIE GAUTIER | La voie est libre


 

Méticuleusement, afin qu’il n’en reste aucune trace, tu as gommé, au pied de chaque immeuble, dans chaque rue, une à une, les vitrines, les enseignes, les pancartes. Tu as gommé les bancs, les poteaux, les devantures, l’intérieur des boutiques. Les poubelles et les sacs en papier. Les chiens tenus en laisse, les passants à l’autre bout, tu les as effacés. Les arbres, les lampadaires. Les véhicules, les cyclistes, les piétons, tout. Tu n’as rien laissé d’autre que des murs aveugles aux rez-de-chaussée, façades, étages condamnés. Une suite de parallélépipèdes collés les uns aux autres, plantés sur des trottoirs, enfoncés dans des rues désertes, inutiles, comme des rocs. Vider Paris, tu as dit.

Précisément, tu as choisi, dans les zones dites tertiaires, des bureaux, des sièges, des filiales. Les immeubles de sociétés multinationales afin qu’ils soient méthodiquement désossés. Que soit démonté chaque cloison, paroi de verre, séparation, paravent, comptoir, chaque miroir. Enlevé le mobilier, les chaises pivotantes, les armoires métalliques. Les salons d’attente, comptoirs, téléphones, écrans, imprimantes. Retiré les portes des étages, des garages, des couloirs. Abattu les murs extérieurs. Aux entrées, aux sorties, tu as laissé des ouvertures béantes, ne gardant, pour un temps, que l’éclairage nocturne, fastueux, à tous les étages. Cet air de théâtre ruiné, tu as dit.

Systématiquement, à l’endroit des zones artisanales, industrielles et commerciales, dans les périphéries, tu as démoli entrepôts, hangars et supermarchés. Fait tomber les structures en poutrelles métalliques, les revêtements, les panneaux. Les agglomérés, les parpaings, les tôles, les vitres. Arraché les arbres en pot, les platebandes, les éclairages. Compressé les chariots, les équipements métalliques. Effacé les places de parkings, tu as tout recouvert d’une dalle ciment, d’une esplanade vide. Implantation de rien, à l’identique, sur la terre. Emplâtre rectangulaire comme un sparadrap à l’échelle du ciel. Des astres, tu as dit.

Progressivement, tu as fermé les grandes voies de circulation menant à la capitale. Les simples, les doubles, les triples voies allant d’une ville à une autre, tu t’en es occupé. Laissant s’écouler l’affluence dans un sens, canalisant peu à peu la circulation dans l’autre, vers les sorties, sud, nord, est de préférence. Réduisant le flux jusqu’aux dernières voitures, au dernier passage du dernier poids lourd. Obstruant chaque accès, chaque entrée d’autoroute. Déplaçant ici et là un talus, un fossé. Basculant un pont, empilant des blocs de balisage et des modules de chantier pour former, ici et là, quelques barricades. La voie est libre, tu as dit.

La voie est libre, laissons faire. Avec le temps, tu as dit, avec l’herbe qui poussera entre les dalles, avec les gens qui passeront par ici, leurs traces, les dessins qu’ils ne manqueront pas de faire sur les murs.


avec Christophe Grossi (©la Voie est libre 2013, Montreuil)
et le travail photographique de Nicolas Moulin :
http://www.galeriechezvalentin.com/fr/expositions/2001/vider-paris/
http://www.gaite-lyrique.net/gaitelive/nicolas-moulin-intra-terrestre-un-artiste-a-la-croisee-des-fins-du-monde

Texte : Virginie Gautier

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 7 février 2014

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