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Laurent Herrou | 11 octobre 2003

Ça me fait toujours beaucoup réfléchir, les discussions avec Jean-Pierre. Je crois que même si je m’oppose à lui, ses paroles me forcent à remettre des choses en question ; c’est sans doute pour cela que je ne supporte pas l’idée de la dispute avec Jean-Pierre. Je ne supporte pas de devoir changer mon comportement – ou de constater plutôt que suite à ses mots mon comportement se modifie.
Je suis allé à la Fnac à quatorze heures, c’était hier, en vérité je suis parti en avance, je voulais aller boire un café, j’avais emporté le livre de Claudel, Les âmes grises, qui me plaît plutôt – comme quoi, on peut changer d’avis sur une écriture, ou sur un auteur. Je suis passé au stock, il y avait un livre que je ne trouvais pas en rayon, que j’avais promis de mettre de côté pour un client (vieux et moche, je précise), je ne l’ai pas trouvé non plus au stock, mais j’y suis resté un quart d’heure pour boire un café avec les stockistes. Puis je suis descendu vers la Fnac sans avoir donc repris ma lecture du Claudel. Anne m’a accueilli avec une drôle de phrase : il faudrait que tu prennes des vacances. En vérité l’administration avait un problème avec le fait que mon arrêt-maladie m’ait empêché de solder mes congés payés, si j’avais pu repartir à la minute-même, je crois que ça aurait arrangé Anne (et les nanas payées à ne rien foutre dans leur bureau du quatrième étage) ; j’ai dit à Séverine que ça me paraissait dingue qu’Anne ne soit pas capable de répliquer à l’administration qu’elle avait besoin de moi pour la rentrée universitaire (il m’a fallu deux semaines pour être à nouveau à jour sur les quantités et la marchandise – et la rentrée universitaire est le 15 octobre), Jean-Pierre m’a dit que c’était bien la preuve que l’on n’était pas indispensable, et que les responsables, quels que soient leurs discours, se foutaient et de nous et de leur activité. J’ai accusé le coup. Jean-Pierre plus tôt dans l’après-midi me disait que c’était amusant quand même que mes seuls problèmes du moment (il demandait devant ma mine chiffonnée : quel est le problème ?) soient le fait de prendre des vacances et mon nouveau livre. Il disait : demande dans la rue aux gens si ce serait un problème pour eux de prendre des vacances, même imposées ? Je n’ai pas envie de prendre des vacances, surtout alors que je n’en ai pas besoin. J’ai dit à Anne que mon livre sortait le 15 novembre, que je poserais alors une ou deux semaines, malgré le fait que ce soit la période haute – passage à trente-neuf heures pour Noël et sa préparation, du 11 novembre au 11 janvier. J’ai tenté d’obtenir aussi la deuxième semaine des vacances d’hiver, comme l’an dernier, exceptionnellement, entre Noël et le Jour de l’An, mais Anne m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas y compter. Elle a dit : j’ai déjà eu des demandes, j’ai refusé. J’ai répliqué que puisque c’était l’administration qui m’imposait de solder mes vacances – il me semblait pourtant que j’avais jusqu’au 31 mai 2004, non ? – ils pouvaient faire une exception. Elle a dit qu’elle en parlerait. Ne manquerait plus qu’ils me refusent les congés en période haute et que je sois bloqué pour mon bouquin… Me restent presque trente jours de CP et douze de RTT. Un mois et demi de congés. Je n’ai pas envie de poser des vacances, pas maintenant, en sachant qu’au retour il me faudra encore du temps pour tout remettre au carré : ma rentrée, mon retour, m’ont laminé plus que je ne le prévoyais, psychologiquement en tout cas c’est certain. Je rêve à nouveau de la Fnac, et j’en sors épuisé, le visage las, traits tirés, désabusé. Jean-Pierre dit : comme tous les soirs… Il a raison.
Jean-Pierre a raison, il m’a demandé : quel est le problème ? On devait aller à Carros pour un vernissage dans l’après-midi, mais j’étais nase (beaucoup trop bu chez Georges et Françoise hier soir) et je me suis allongé pour une sieste de laquelle je suis sorti à six heures et demie ; Jean-Pierre était venu me rejoindre, il pionçait lui aussi comme un bienheureux. Il a demandé à deux reprises : quel est le problème ? Après la sieste, et ce matin au café je crois. J’étais enfoncé sur mon siège, j’avais froid, je ne m’en plaignais pas, non, trop heureux de ressentir quelque chose après ces trois mois d’enfer, de canicule. Je n’avais pas envie de rencontrer les visages des gens connus, je n’avais pas envie de sourire aux voisins, aux connaissances, c’est pour cela que je pense que les mots de Jean-Pierre me font réfléchir. Réfléchir : qui vous renvoie à vous-même. Une réflexion de soi. Au travail hier après-midi, après la phrase d’Anne, c’était pareil, je n’avais pas envie de regarder les clients, de leur parler, de les renseigner. J’ai une attitude malsaine au travail, je ne me juge pas, je pense aux relations avec les collègues, les jugements, les autres. Joëlle (la secrétaire) m’a demandé si j’allais mieux, je l’avais envoyé chier trois jours avant, elle tombait mal et ses minauderies m’avaient sur le moment énervé, je lui ai demandé si elle faisait allusion à cette fois-là avec sa question, elle a répondu : on m’a dit que tu allais mal en ce moment… Le “on”, indéfini, m’a emmerdé, de quoi se mêlent les gens ? Et comment ? Je n’ai pas pu répondre que ce n’était pas vrai, j’ai placé la sortie du livre qui me mettait dans une position extrême, et une susceptibilité à fleur de peau, elle a dit : un nouveau livre ? Tu devrais être content… Ça ne m’a pas davantage énervé que la fois d’avant, Joëlle est une femme que j’aime bien même s’il est de notoriété générale qu’elle n’est pas digne de confiance – elle appartient à “l’autre” groupe. “L’autre” groupe : Adélina, Karine, Nicole, Martine, les femmes à enfants, à problèmes, à réunions incessantes, les femmes en arrêt-maladie, Karine n’a pas d’enfants, elle se plaint continuellement de tout, Nicole est une conne, Adélina, responsable des syndicats, VQ2 (vendeur qualifié, deuxième échelon) mais si Adélina est qualifiable de quelque chose, c’est juste d’être une incapable. Martine, “pauvre Martine”… Bref. Joëlle soutient ces femmes-là, Joëlle est comme elles et différente d’elles, ou changeante, ou plus dissimulatrice, je ne sais pas juger les femmes autour de moi. J’ai une attitude malsaine, je fais moi aussi partie de “l’autre” groupe, le groupe que ces femmes-là doivent appeler “l’autre” groupe, une réflexion d’elles-mêmes. Tout est affaire de miroir, ce soir.
24, nouvelle saison, septième et huitième épisodes dans une demi-heure.
Nina Myers.
J’ai une attitude malsaine, je voudrais pouvoir considérer les autres avec objectivité, mais je fais comme “elles”, je médis avec Séverine, Marie, Janique ou Françoise, Hélène parfois, ralliée à notre camp mais en qui je n’ai pas complètement confiance, question d’habitude. Je me perds, je me noie dans les combats de l’équipe de la librairie, il y a tellement de choses plus importantes que cette pauvre vente de livres.
Il y a mon livre justement, à paraître, à promouvoir. Nouveau livre, à mettre en vente. J’ai dit à Jean-Pierre que ce n’était pas plus mal que je ne sois pas en librairie pour la sortie du livre, que je ne le voie pas arriver, que je ne me mette pas à l’attendre chaque jour avec des sueurs froides. À vérifier sa position sur table, à compter les exemplaires vendus ou non, à baliser. À espérer. D’où les quinze jours à poser à ce moment-là. Je serai à un mois de la rentrée universitaire, j’aurai, je pense, écoulé pas mal du stock commandé en juin.
Je crois que je suis professionnel – le suis-je ?
Je voudrais pouvoir parler d’autre chose, mais il semble qu’il n’y ait que cela à mon esprit ces jours-ci ; je pensais venir écrire à propos des mots de Jean-Pierre, à propos de la modification de mon attitude et des résonances qu’avait eu notre dispute, notre opposition. Mais la Fnac l’emporte, elle gomme tout. Je dors, je rêve de la Fnac. Il n’y a pas de courrier e-mail aujourd’hui, ou presque rien.
Plus tôt, on a commandé des DVD sur CDiscount.com – j’ai payé.
Plus tôt, j’ai vérifié les mails sur les différentes boîtes, et les photos reçues ne se téléchargeaient pas, même sur le portable de Jean-Pierre, AOL pour Mac OS X, je me suis rendu compte qu’ici ou là ce serait le même problème, les mêmes ennuis. On va peut-être prendre l’ADSL, à terme, pour pouvoir surfer mieux, et plus vite. L’électricien est passé ce matin à neuf heures pour couper des fils, en tirer d’autres, je lui ai demandé s’il pensait que les nouveaux branchements amélioreraient la qualité des connexions, il a eu l’air sûr de lui en répondant positivement. On va avoir un interphone aussi.
Une porte fermée, en bas.
Une nouvelle façon de me couper du monde, de m’isoler dans ma tour d’ivoire : je voudrais presque ne plus avoir à sortir du tout. Je crois que, comme Lain, je pourrais me contenter un jour d’un monde virtuel où je serais tout à la fois Dieu et sa brebis. Une affaire de miroir, là encore.
Qui suis-je ?
Qu’est que : être ?
Exister ?

Nina Myers.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 11 octobre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 27 novembre 2013